Eric Swennen
Eric Swennen Journaliste livres

EN CES TEMPS DE PRÉTENDUE CRISE DE L’ÉDITION, LA BELLE COLÈRE VIENT FOUTRE LA PAGAILLE EN SE CONSACRANT À CES INGRATS D’ADOLESCENTS. TROP BIEN!

DIEU ME DÉTESTE

DE HOLLIS SEAMON, ÉDITIONS LA BELLE COLÈRE, TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS), PAR MARIE DE PREMONVILLE, 277 PAGES.

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Alors que les rayons des librairies n’ont jamais été aussi remplis de nouveautés soumises à une vraie partie de chaises musicales, c’est au lecteur de suivre son instinct ou de faire confiance à une poignée d’irréductibles défricheurs pour qui publier peu signifie souvent publier mieux. Plus qu’une énième maison d’édition, La Belle Colère se veut nouveau label, créé par deux routards du monde du livre: Stephen Carrière des éditions Anne Carrière et Dominique Bordes, l’homme aux commandes de Monsieur Toussaint Louverture dont on ne se lassera jamais de souligner l’intelligence de la démarche. C’est en se découvrant un goût commun pour l’adolescence comme terreau littéraire que les deux hommes ont décidé d’en faire une ligne éditoriale à part entière et ce, à raison de quatre parutions annuelles. Sage et très bonne idée qui est loin d’être une contrainte oulipienne tant cette période de la vie, souvent qualifiée de passage, rime bien souvent avec une violence et une frustration à fleur de peau dont la littérature se délecte depuis toujours, des Aventures d’Huckleberry Finn en passant par Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur pour ne citer que deux références revendiquées par le duo auxquelles on pourrait rajouter quelques oeuvres de jeunesse de Stephen King (Carrie, Marche ou crève).

Vivre en accéléré

L’objectif étant de parler de l’adolescence mais pas forcément aux adolescents eux- mêmes, La Belle Colère tape juste avec ce Dieu me déteste de l’Américaine Hollis Seamon. Condamné par un cancer depuis l’âge de 11 ans qu’il a lui-même diagnostiqué comme étant un DMD -comprenez un « Dieu Me Déteste », tant ce que lui inflige la vie lui semble aberrant-, Richard Casey risque de ne pas fêter son dix-huitième anniversaire. Et s’il tient jusque-là, ce n’est pas la tournée des bars qui l’attend mais, au mieux, une partie de cartes avec le service du personnel des soins palliatifs de l’hôpital new-yorkais de Hilltop. Pourtant, comme tout ado qui se respecte, Richie se sent pousser des ailes face au monde qui s’offre à lui -même s’il est limité à un couloir sinistre- en vivant en accéléré, parce « qu’être mourant, au final, c’est plutôt barbant ». Profitant de l’absence de sa mère, collée à son chevet, il reçoit notamment la visite bénie de son barjot d’Oncle Phil qui va lui faire vivre une soirée d’Halloween débridée à la hauteur de ses rêves les plus fous. Sans oublier Sylvie, 15 ans et atteinte d’une DMD elle aussi, avec qui il forme les attachants Roméo et Juliette de l’étage, carburant à une force de caractère et un humour en béton armé. Bien qu’usant de quelques ficelles qui pourraient facilement virer à la trame d’un teen movie dans l’air du temps, Seamon réussit la prouesse de ne jamais franchir la frontière très fragile qui ferait de Dieu me déteste un récit-témoignage fort en sensiblerie gênante. Surtout quand on sait qu’elle-même a fréquenté ce type de lieu pour raisons personnelles. Premier pari réussi pour la fort bien nommée Belle Colère.

ERIC SWENNEN

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