Sehgal à lui-même

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Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

DANS LE CADRE IMPOSANT DU PALAIS DE TOKYO, TINO SEHGAL TAILLE UN COSTARD AU FÉTICHISME ET AU MATÉRIALISME AMBIANT. EN RÉINVENTANT LA NOTION D’EXPOSITION.

Carte blanche à Tino Sehgal

PALAIS DE TOKYO, 13 AVENUE DU PRÉSIDENT WILSON, À PARIS. JUSQU’AU 18/12.

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Ne cherchez pas les affiches dans le métro. Ni la plus petite mention sur la façade du Palais de Tokyo. Ne cherchez pas davantage un guide du visiteur, ni même un catalogue ou un livre d’entretiens. Pas le moindre paratexte pour cette exposition que l’artiste anglo-allemand Tino Sehgal a voulue débarrassée de l’habituelle graisse promotionnelle… Logique quand on récuse l’idée de l’art comme lubrifiant social. Logique et sans surprise: depuis qu’il a pris possession du Guggenheim à New York en 2008, l’absence d’oeuvres au sens classique du terme est devenue la marque de fabrique de l’intéressé. En lieu et place des toiles et autres pièces à cartels, Sehgal cultive le goût de la « constructed situation« , cette pièce performative évanescente qui disparaît aussitôt qu’elle est produite. Si le visiteur y perd en « avoir », car il n’en gardera rien, il y gagne indubitablement en « être » en ce qu’il changera au gré des interactions auxquelles il sera confronté. Certitude: on n’est plus tout à fait le même au sortir de cette carte blanche qui s’étale sur 13000 mètres carrés. Il reste que quelques précautions sont nécessaires pour vivre pleinement l’expérience proposée: s’exposer -en clair, y aller seul- et se débarrasser de tout filtre entre soi et le monde (téléphone, carnet de notes, appareil photo…). A cela on ajoutera un lâcher-prise bienvenu, il faut accepter l’aléatoire du parcours qui n’est quasi pas balisé. Le visiteur pressé d’en découdre court lui un autre danger, celui de passer à côté d’une oeuvre. Idem pour celui qui craint de pousser une porte, de descendre un escalier, de franchir un seuil. Bref, il est ici question de se mettre en danger.

Epuiser la combinatoire

« Qu’est-ce qu’une énigme? », vous demande-t-on une fois franchi le très symbolique rideau en perles de Félix González-Torres sur lequel s’ouvre l’exposition. Le performeur qui s’adresse à vous écoute la réponse, la reformule, esquisse un pas de danse et vous désigne une direction. Vous voilà précipité dans l’univers de Tino Sehgal. Quelques marches plus loin, une cinquantaine d’anonymes sillonnent l’espace en courant. Il s’agit de These Associations, une oeuvre de 2012. Qui est visiteur? Qui est performeur? On perd pied. Une jeune femme se dirige droit sur vous et vous raconte une histoire touchante sur sa relation avec son père. Il est question de temps qui passe et de rôles qui s’inversent. C’est probablement un pur hasard mais la confidence vous touche en plein coeur, les larmes vous montent aux yeux. Déconcerté, vous observez la comédienne s’en aller à reculons et chérissez déjà cette rencontre. Des chants vous happent ailleurs, une version a capella de Good Vibrations des Beach Boys. C’est This Variation, une autre pièce de 2012. On pénètre dans une salle noire à la façon des aveugles d’un tableau de Brueghel. L’oeil s’habitue, on distingue une petite dizaine de comédiens. Quand ils ne chantent pas, ils évoquent en anglais la menace technologique. Il y a aussi This Objective of That Object (2004), oeuvre « double bind » activée par des acteurs qui vous encouragent à entrer dans une conversation sans jamais dialoguer avec vous. Pris au piège, vous tentez de sortir… on vous en empêche. Il n’est pas possible de tout décrire par le détail mais on ne résiste pas à mentionner la très éprouvante installation d’un autre artiste présent dans l’expo, James Coleman: Box consiste en la projection stroboscopique des images du combat Tunney-Dempsey, tandis qu’une bande-son fait pénétrer dans l’univers mental de Tunney au cours de l’affrontement. On quitte l’expo à regret, en n’ayant qu’une envie, celle de revenir pour susciter une autre variation aléatoire au coeur des situations proposées.

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MICHEL VERLINDEN

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