Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

AVEC L’EXPRESSIONNISME ABSTRAIT, LES STATES ONT VOLÉ L’ART MODERNE AUX EUROPÉENS. C’EST LA LECTURE QUE FAIT LA ROYAL ACADEMY LE TEMPS D’UNE EXPO MAJEURE.

Abstract Expressionism

ROYAL ACADEMY OF ART, À LONDRES. JUSQU’AU 02/01.

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C’est l’une de ces expositions qui essorent l’oeil, le rincent, le hantent. L’un de ces spectacles qui s’invitent au coeur du sommeil, quand la visite n’est plus qu’un souvenir. Derrière les paupières? Une explosion avec projection de couleurs et de formes. Autant le dire: on ne sort pas indemne de la profusion esthétique que l’histoire de l’art a rangée sous le nom d’expressionnisme abstrait. Sur place, on passe d’une salle à l’autre, on revient sur ses pas, on se perd au fil de cette forge. On se dit qu’elle était impérative cette rétrospective, la première depuis 60 ans au Royaume-Uni, autour de ce mouvement qui ressemble à un dédale… Il fallait que l’on puisse enfin l’embrasser du regard. Trop souvent, on pense avoir fait le tour de la question en convoquant Jackson Pollock, de préférence par le biais des images quasi mythologiques, façon corps versus peinture, que nous a laissées Hans Namuth. L’expressionnisme abstrait ne s’arrête pas à la comète Pollock, loin s’en faut. À la place de l’étiquette de « mouvement », il faudrait davantage parler de phénomène, de tendance, pour évoquer cette période féconde durant laquelle les États-Unis ont pris le relais de l’Europe. Ceci même si les artistes concernés se sont nourris des mouvements d’avant-garde du Vieux Continent. C’est même un phénomène d’une incroyable ampleur dont il est impossible de mettre à jour la cohérence, tout entier qu’il est traversé par des lignes de force et des pratiques multiples. On le pense trop souvent en termes de peintures monumentales, or l’Ab Ex, comme l’appellent les Anglo-Saxons, consiste également en de petits formats, de la sculpture et même de la photographie.

Panorama

Tout le mérite de l’accrochage de la Royal Academy est de nous emmener le long des différentes ramifications de ce courant. 150 oeuvres s’étalent à travers douze salles dont le coeur vibrant est une pièce circulaire dédiée à Joseph Rothko. Ce n’est pourtant pas sur ce maître de la peinture sans images que l’on a envie de s’attarder le plus. D’autres horizons sont moins balisés. The Eye is The First Circle (photo), une toile de Lee Krasner, l’épouse de Pollock, magnétise le visiteur. Il s’agit d’une vaste composition déhiérarchisée aux tonalités brûlées dans le plus pur esprit « all over », c’est-à-dire dont on chercherait en vain le centre, qui impose ses rythmes concentriques. Idem pour Joan Mitchell, dont les toiles-magma s’apparentent à des organismes vivants en lévitation dans l’espace. L’usage de la couleur chez Mitchell mène tout naturellement à Willem de Kooning, dont le travail de désérotisation du corps de la femme, à cheval sur le grattage et le recouvrement, fait mentir la théorie selon laquelle certains abstractionnistes seraient « de couleur » et d’autres « de geste ». Expérimentation chromatique et « gesture » sont indissociablement liés. Il y a aussi la brutalité noire et blanche des aplats dynamiques d’un Franz Kline et même la révélation des collages texturés d’un Conrad Marca-Relli. Pas de doute, on a affaire à de vrais peintres, des orfèvres de la composition dont le recours à des processus aléatoires -à l’image du dripping- n’est jamais une solution de facilité. L’expressionnisme abstrait doit être compris comme une forme affranchie, moulée au coeur de sombres décennies, ayant pour finalité de colmater des béances universelles.

MICHEL VERLINDEN

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