Susanna Nicchiarelli: « L’histoire de Miss Marx n’est pas dénuée d’ironie »

Eleanor Marx (Romola Garai), figure tragique et engagée du XIXe siècle. © Emanuela Scarpa / Vivo film Tarantula
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Après avoir retracé les dernières années de la chanteuse Nico dans Nico, 1988, Susanna Nicchiarelli consacre un biopic inégal à Eleanor Marx, campée avec force par Romola Garai. Rencontre, à Venise.

Il y a une évidente cohérence dans le tour pris, ces dernières années, par la filmographie de Susanna Nicchiarelli, la cinéaste italienne semblant vouloir se consacrer, depuis Nico, 1988 -qui gravitait autour de l’ultime tournée de celle qui fut l’éphémère chanteuse du Velvet Underground-, à une galerie de portraits de femmes. Après Christa Päffgen, dite Nico, et en attendant Chiara, retraçant la vie de sainte Claire d’Assise, voici donc Miss Marx (lire la critique), à savoir Eleanor Marx. De la fille cadette de Karl Marx, la réalisatrice livre un portrait contrasté, à l’image d’une vie n’étant pas exempte de contradictions, à la force inaltérable de son engagement dans les luttes féministes de son temps répondant un terrain intime plus friable. “Son histoire n’est pas dénuée d’ironie. C’est celle d’une féministe séduite par un homme pour finir par se retrouver comme Emma Bovary”, résume la réalisatrice. L’ironie ne s’arrêtant pas là puisque, brillante intellectuelle, Eleanor Marx avait été la première à traduire le roman de Flaubert en anglais -ce qui avait d’ailleurs attiré l’attention de la cinéaste: “Le fait qu’elle l’ait traduit avant d’être rattrapée par Madame Bovary m’a semblé intéressant. Je me suis ensuite plongée dans les biographies lui ayant été consacrées, j’ai lu tout ce qui a été publié, avant de me tourner vers les archives. Tout cela a pris du temps.

La vigueur de l’engagement

Comme Nico, Eleanor Marx apparaît comme une figure tragique. Nulle fascination morbide pour autant dans le chef de Susanna Nicchiarelli, qui souligne avoir été conquise par la vigueur de son engagement. “Elle luttait sur le terrain, dans les usines, pour les droits des travailleurs, les droits des femmes. Ce qui lui importait, c’était ses combats, plus que la postérité. Et ce dont il faut se souvenir, ce sont ses batailles. On tient parfois certaines choses pour acquises, mais elles ne le sont pas, même sur le plan du travail des enfants, qui était son terrain d’action privilégié, et sur celui de l’injustice sociale, de façon plus générale. Si l’on ne garde pas ça à l’esprit, on s’expose à des problèmes.” S’il y est question de convictions politiques, nourries d’idéaux généreux, Miss Marx ne se place pas sur le terrain exclusif des idées, sa réalisatrice s’attardant volontiers sur la dimension humaine de l’histoire de son héroïne -manière aussi de ré-incarner les choses. “C’est précisément ce qui m’est apparu dans toute sa force lorsque, entamant mes recherches pour ce film, j’ai commencé à parcourir les lettres. L’une des premières que j’ai lues avait été adressée par Karl Marx à Eleanor quand elle n’était qu’une fillette. Il y parle de leurs animaux, précisant comment s’occuper du chien, du chat. C’était très doux, mais aussi tellement étrange de lire Marx parlant chien, chat, hamster… On pense que ces personnes ne se trouvent que dans les livres d’Histoire, mais on réalise alors qu’il s’agit d’individus. Les lettres sont un témoignage merveilleux qui nous est resté du XIXe siècle, et elles ont constitué pour moi un matériau précieux: la plupart des dialogues du film proviennent de la correspondance d’Eleanor. L’humanité des gens y transparaît.

Ne restait qu’à lui trouver un visage, celui de Romola Garai s’étant imposé comme une évidence: “J’avais rencontré d’autres actrices avec qui nous avons discuté du scénario, mais dès que je l’ai vue, je l’ai trouvée parfaite. J’avais adoré sa version d’Emma (dans la minisérie de 2009), et j’aime sa présence dans des films d’époque: elle a une façon d’être naturelle, et sa manière de porter les costumes fait qu’on oublie l’époque pour fusionner avec elle. Et puis, elle m’a dit quelque chose après avoir lu le scénario qui m’a définitivement conquise, c’est que si les films sont écrits par des professionnels, la vie l’est par des amateurs.” Et aucun scénariste, sans doute, n’aurait oser écrire telle quelle l’histoire d’Eleanor Marx. Susanna Nicchiarelli pour sa part tente de lui rendre justice en s’écartant avec un bonheur relatif des canons d’un biopic par trop traditionnel, en recourant notamment à une bande-son punk, manière d’imprimer à l’ensemble un bouillonnement révolutionnaire. “Je cherche toujours la musique au stade de l’écriture, et je suis tombée sur ce groupe américain formidable, les Downtown Boys, qui, aujourd’hui en 2020, se définissent comme communistes. Il était essentiel à mes yeux de faire appel à un groupe contemporain, je voulais éviter le côté film nostalgique sur nos années communistes, ou sur les sixties et les seventies. Je voulais faire un film qui parle d’aujourd’hui, et je trouvais important qu’on y entende des voix jeunes. Le choix d’un groupe punk n’avait rien de gratuit, l’idée étant de retrouver aujourd’hui l’énergie des batailles d’alors, dans leur côté transgressif et urgent. Avec aussi la dimension perturbante que peut avoir l’histoire d’Eleanor. J’y ai vu une manière appropriée de la raconter…” Histoire de transcender l’époque pour mieux dialoguer avec le présent, et tant pis si les coutures sont parfois fort apparentes: “Je n’ai fait que des films d’époque, et ça me convient fort bien. J’aime que les spectateurs soient projetés dans un monde nouveau, une époque et un endroit différents. Si l’histoire qu’on raconte parle au public, c’est gagné. C’est qu’on a touché à quelque chose évoquant la nature humaine de manière profonde…

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