Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Infiniment bleu – Kind Of Blue est un classique absolu du jazz depuis sa sortie en 1959. Que donne, un demi-siècle plus tard, l’écoute du nouveau méga-coffret réalisé en son honneur?

Coffret « Kind Of Blue – 50th Anniversary »

Distribué par Sony-BMG.

Même dans ses pires moments de came ou de maladie, Miles Davis (1926-1991) n’a jamais cessé d’être une star: de la trompette, du jazz, de la scène, de la pose, de la culture noire américaine et mondiale. S’il a transcendé toutes ces catégories, c’est parce qu’il a d’abord posé une série d’actes musicaux marquants. Et Kind Of Blue est – définitivement – de ceux-là. Quand Miles enregistre le disque en deux journées du printemps 1959, il a déjà instauré son vocabulaire musical, faisant succéder au bouillon be-bop sa version intime – nègre et new yorkaise – du cool de la Côte Ouest.

Kind Of Blue propose cinq morceaux et une idée majeure de jazz modal: les compositions, toutes signées Miles, sont écrites sur trois ou quatre accords, guère plus, et favorisent l’improvisation tout en travaillant le thème d’une façon à la fois répétitive et digressive. En cela, cette musique, ronde et sensuelle, est plus proche d’une grammaire orientale lancinante que de la complexité harmonique et volontiers frénétique du be-bop. L’espace sonore que Miles installe essaimera bien au-delà du jazz -par exemple, chez le Pink Floyd seventies – et garde, un demi-siècle après sa conception, une force impressionnante. De même qu’une dimension qui touche parfois à une forme de minimalisme épique ( Flamenco Sketches). Le corpus au tempo souvent lent place le morceau-phare du disque So What, dans une position inédite, entre esquisses funk et musique classique. L’effet est persistant parce que les musiciens s’adonnent à leur sujet sans souci d’ego, de style ou de virtuosité. Il faut entendre comment le piano de Bill Evans puise dans ses teintes naturellement automnales ou le sax ténor de John Coltrane ramène des pans entiers de mélancolie, pour saisir l’importance chimique du moment.

Unique et intemporel

L’un des traits du génie de Miles a toujours été le choix de ses castings: aux deux monuments jazz déjà cités s’ajoutent ici Cannonball Adderley au sax alto, Wynton Kelly au piano sur Freddie Freeloader, le bassiste Paul Chambers et l’unique survivant de l’affaire, le batteur Jimmy Cobb. Ensemble, ils créent quelque chose d’unique et d’intemporel, laissant à Miles le soin de placer sa trompette au meilleur endroit: droit au c£ur. Non seulement ce précieux coffret contient l’album sous deux formes – un CD et un 33 tours en vinyle bleu – mais aussi un documentaire DVD et un second CD de musique, comprenant cinq morceaux enregistrés par le même casting en 1958 et un époustouflant live de So What daté de 1960 , soit 17 minutes 28 secondes de jazz absolutiste. A ces documents, le coffret ajoute un package image – des reproductions photographiques, un poster et un superbe livre – qui montre aussi pourquoi le Miles de 1959 est un tel musicien-star, aux qualités parfaitement inoxydables.

Philippe Cornet

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