Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Les colonels, l’Algérie, le talent vocal du titi d’Oran, les frasques d’alcool et de couple. Et à l’arrivée, le Liberté, un disque formidablement jouissif produit de façon organique par le fin Martin Meissonnier.

Libertéest un album marquant. D’abord par ses chansons, Papa, Liberté, Gnaoui, Zabana, Ya Minoun au punch vocal direct et hypnotique, comme si Khaled sortait de la sieste paresseuse de ses dernières productions. Par sa façon de faire ensuite: enregistré live en quatre jours au Studio Davout à Paris, Libertéest sanguin, ramène le raï au rayon frais alors qu’il semblait surgelé dans ses vieilles histoires. Khaled, qui n’a jamais cessé d’être une star dans les pays arabes, trouve ici le vecteur idéal à ses vocalises mirifiques. Vingt-deux ans après une première collaboration discographique – l’album Kutché –, le duo Khaled/Meissonnier s’est considérablement épanoui dans la musique. Comme dans cette interview commune menée à l’Institut du monde arabe parisien.

Martin, ta première rencontre avec Khaled?

MM: La première fois, cela devait être en 1985. J’avais entendu une cassette de Khaled chez un copain et j’ai pris l’avion pour aller le rencontrer en Algérie. Il était assez mystérieux, à l’époque, les gens ne savaient pas trop qui il était. Il y avait des rumeurs… On est allé voir le producteur de la cassette à Tlemcen, et Cheb Sahraoui nous a emmenés dans un mariage où Khaled chantait d’abord pour les hommes, puis pour les femmes. Cela durait toute la nuit.

Khaled: Martin n’a pas tout de suite compris pourquoi on avait seulement une théière et du café ( rires). Quand on stoppait la musique, pour que l’animateur fasse son rabattage, je prenais une tasse et je soufflais dessus pour que les gens ne remarquent pas que le café était bizarre. C’était du vin… Moins dangereux que le whisky, alcool trafiqué au colorant et ramené d’Espagne. J’en ai vu des potes qui, le lendemain, avaient des lèvres blanches tachées ( rires).

Martin, j’ai lu qu’à l’époque, quand tu bossais avec Fela et King Sunny Adé, que tu venais avec le projet Khaled dans les firmes de disques en France, on te disait, texto,  » On en a marre de tes nègres et tes arabes » (sic)!

MM: Oui, le show-biz était assez pitoyable. Au début, il s’agissait de vrais problèmes de racisme. On envoyait les disques d’Amina ou de Khaled en radio et ils revenaient avec des insultes racistes.

Khaled, c’est à cette époque que tu jouais pour les militaires?

K: Ouh là là, je n’ai jamais joué pour les militaires! Seulement à des soirées privées, aux mariages de leurs enfants. Espérant résoudre mon problème de service militaire, je chantais pour eux comme un con pendant trois ou quatre nuits, mais rien ne bougeait! Et puis, je leur ai fait des sales coups aux militaires, aux colonels, aux généraux: même aujourd’hui, certains ont toujours la haine contre moi. J’étais le gamin qui ne se laissait pas faire, j’avais une grosse gueule ( sic): si je sortais du pays, ils avaient peur que je parle. Et puis, finalement, c’est quand même un colonel qui m’a aidé à sortir.

MM: Oui, le colonel Snoussi a négocié avec Jack Lang pour que Khaled puisse avoir son passeport de sortie, sans devoir d’abord faire son service militaire… Ce colonel, qui se disait « militaire par accident« , a payé Kutché, le premier album de Khaled avec Safy Boutella, qui était aussi fils de colonel: faut lui rendre hommage quand même. Cela a été un moment pivot par rapport à une musique habituellement enregistrée en un quart d’heure, le temps de boucler la chanson.

Est-ce dans cet esprit-là, de capter à nouveau cette époque un peu dingue, que vous avez travaillé sur le nouveau disque?

MM: Non, pas vraiment. Je m’étais dit que ce serait vraiment bien de faire un album live en studio, comme on faisait dans les années 70, enregistrer tout le monde ensemble. Parce que je sais que Khaled en scène, cela tue! On a supprimé le clic (ndlr: tempo régulier donné par une machine) et on l’a laissé chanter: Khaled, c’est une prise!

Dans ce disque, il y a des mawwals, des vocalises libres en intro des morceaux…

K: D’habitude, je ne le fais que sur scène. Chez moi, les gens adorent, et maintenant, en Europe, on ne me parle plus que de cela.

MM: Khaled mélange tous les modes, syrien, andalou, les gnawas… La difficulté, a été de choisir dans un répertoire immense. Je voulais refaire Raikoum ainsi que Libertédont le son était pourri dans l’original. L’idée, c’est de donner du sens, notamment par les deux chansons de Blaoui, grand auteur oranais, dont on a choisi Zabana et Ya Bouya Kirani

K: L’histoire du premier guillotiné par les Français en 1954!

C’est ta première chanson politique?

K: Ce n’est pas politique, c’est un hommage. Je ne fais jamais de politique! Les chansons choisies viennent des mariages et de l’hommage que je voulais rendre au Maroc, au chaabi, à Nass El Ghiwane. En 1970, mon premier groupe, les Cinq Etoiles, était un hommage aux Jackson Five ( rires) . A Oran, à la frontière du Maroc, j’ai grandi avec les Marocains jusqu’au problème de 1974 ( ndlr: contestation territoriale sur le Sahara occidental par les deux pays). Je voulais montrer la culture maghrébine et la culture « transe » pour que nos dirigeants comprennent que des étrangers utilisent notre culture alors qu’eux restent fermés. Comme disait le colonel Snoussi:  » Le raï vend plus que le vin algérien, arrêtez de faire chier! »

Quelle est l’idée principale du disque?

K: L’amour. S’il n’y a pas d’amour, il n’y a rien! Excuse-moi ( rires). S’il n’y a pas de femmes, il n’y a pas d’amour et il n’y a pas de raï. Le but du raï, c’est de casser les tabous et on y est arrivé! En Algérie, la censure a disparu.

Il y a donc plus de liberté aujourd’hui en Algérie qu’à l’époque de Kutché?

MM: En 1985, le raï était interdit à la radio!

K: La première fois que je suis passé à la télévision nationale, fin 1984, ils m’ont dit d' »éviter » les chansons sur la femme et la liberté. J’ai commencé par une chanson religieuse, très gentille, et puis après un autre titre, les jeunes ont hurlé  » Chante comme d’habitude!« . Comme c’était en direct, je me suis lancé! Le réalisateur voulait arrêter les caméras mais il y avait un tel public présent que ce n’était pas possible! J’ai débloqué les esprits. Un an plus tard, ils ont fait un concours et j’ai gagné un accordéon.

Il y en a beaucoup sur le disque!

K: C’est mon instrument fétiche: tu n’as pas besoin de prise électrique… Quand on faisait des mariages chez les paysans, les sonos fonctionnaient sur des batteries de voiture! Quand la sono commençait à mourir, tout le monde courait pour tuer sa batterie, histoire de pouvoir finir la soirée. Ici, Martin m’a obligé à jouer de l’accordéon. Pendant longtemps, j’ai eu peur que la partie non arabe de mon public – qui représente 70 % – me quitte si je n’étais plus électrique…

Comment as-tu vécu tout ce que l’on a pu dire et écrire sur tes frasques des dernières années, l’alcool, le fait que tu aurais frappé ta femme, etc.?

K: Je suis du signe poisson et ma mère, qui me voyait triste, m’a dit un jour:  » Ton ennemi (ndlr: sous-entendu l’alcool) , il faut le tuer avec les glaçons ». Ma culture ne m’a pas permis de me justifier ni de m’expliquer. Il y a la pudeur. C’est le cas avec mon père, aujourd’hui mort, devant lequel je n’ai jamais bu ou fumé. J’ai reçu des chocs, des saloperies, mais moi, père de trois filles – desept, onze et douze ans -,je continue…

MM: Khaled chante live avec le groupe et le tire avec lui! Et Khaled, c’est le roi du rythme!

Paraît que tu as grandi avec Adamo!

K: Oui, mon oncle était amoureux d’Adamo, Numéro Un à Oran. J’ai grandi avec la génération qui aimait les Chaussettes Noires, Piaf, Brel, Johnny, Eddy Mitchell. La première fois que j’ai quitté Oran – où j’ai grandi avec le flamenco, la cerveza, les gitans et La Vierge Marie -, c’était en 1980 pour aller à Alger! C’était un autre monde, un autre dialecte: notre arabe est français et espagnol! Le raï est arrivé à toucher l’Européen parce qu’il y a des mots français ou espagnols dedans.

Tu es presque un saint aujourd’hui Khaled!

K: Je n’ai pas grandi avec le problème de la religion! Moi, j’ai grandi avec le bonheur…

CD Liberté chez Universal ( )En concert à Couleur Café le 26 juin, www.couleurcafe.be

Entretien Philippe Cornet; Philippe Cornet

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