Myriam Leroy
Myriam Leroy Journaliste, chroniqueuse, écrivain

22.30LA UNE DOCUMENTAIRE

DE FENTON BAILEY ET RANDY BARBATO.

Ca chauffait visiblement plus du côté des bermudas que des méninges, lors de la conception de Deep Throat (Gorge profonde). Pitch: une jeune femme se plaint auprès de son médecin de ne pas connaître d’orgasmes. Après auscultation, ce dernier rend son diagnostic: la patiente souffre d’une malformation. Son clitoris n’est pas vissé entre les jambes, mais au fond de la gorge. Remède prescrit: un maximum d’avalages de pénis, que la donzelle va expérimenter tout au long du film. Torché en un week-end de 1972, le scénario de cette production X à petit budget (25 000 dollars à peine) lui ouvrit les portes de la gloire: Deep Throat devint le film le plus rentable de l’histoire, engrangeant 600 millions de bénéfices. Pourtant, même son réalisateur Gerard Damiano estimait que c’était une daube. Ce qui a propulsé la bobine au rang de légende? Plutôt l’odeur de souffre qu’elle exhalait. A l’époque, le sexe oral était encore vu comme dépravé, parfois criminel. Et surtout, une femme à la recherche de son propre plaisir choquait les milieux puritains. Les plus hautes autorités américaines ont bien tenté d’enrayer son succès – Deep Throat fut distribué sous le manteau. Mais le film allait payer pour tous les autres: il a cristallisé contre lui toutes les forces du combat contre la pornographie, considérée par certains comme nuisible pour l’être humain.

DESTIN BRISé

Ce fantastique documentaire d’une heure trente (signé Imagine Entertainment et HBO Documentary) s’attache à raconter l’histoire du film, le destin – souvent tragique – de ses protagonistes, mais aussi et surtout à brosser, entre satire et analyse sociologique, le portrait d’une société en pleine mutation, à l’aube d’une révolution sexuelle qui la dépassait. La vie de Linda Lovelace, mythique héroïne de ces aventures bucco-génitales, témoigne à elle-seule de l’attitude de la société à l’égard du porno et des femmes. Devenue superstar, la « girl next door » (comme l’appelait le réalisateur) s’est violemment détachée du X, affirmant que chaque personne visionnant le film la voyait se faire violer. Engagée dans un combat féministe contre le X, Linda a vivoté de petits jobs en boulots alimentaires (virée dès que son passé remontait à la surface), avant de retourner au porno à contrec£ur. Elle était considérée comme souillée, certes, mais dans le milieu, c’était tant pis. Ou plutôt tant mieux. Linda Lovelace est morte sans le sou en 2002, dans un accident de voiture. Sa fille est aujourd’hui courtisée pour tourner dans un remake de Deep Throat.

Myriam Leroy

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