Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Brian Eno, période allemande – En 1976, auréolé de la gloire de Roxy Music et de ses premiers albums solos, Eno enregistre à l’improviste avec des musiciens de la scène krautrock ce délicieux micmac organo-électro avant la lettre…

« Tracks And Traces Reissue »

Distribué par Rough Trade.

eptembre 1976, Brian Eno est une star à l’anglaise. Il a traversé la comète Roxy Music comme joueur de synthés, concepteur et poseur majeur. Sur scène, ses longs cheveux blonds et maigres terminent une silhouette flanquée de plumes bleues: Brian traumatise son synthé et fait de l’ombre à Bryan Ferry. Cela durera 2 ans (1971-1973) et puis Brian Peter George St John le Baptiste de la Salle Eno (sans déconner) – né en 1948 – ira voir ailleurs ce qu’il peut y faire. Commence alors une éminente carrière qui aboutira à l’avènement de producteur star pour U2 et Bowie. Justement: en route pour la Suisse où ont lieu les premières sessions du classique Low de David B., Brian visite des amis de la scène allemande. 2 années auparavant, il s’est invité à un concert d’Harmonia à Hambourg, happé par cette scène germano-électro qui, mine de rien, va définir une bonne partie de l’humeur fin de siècle. Eno est autant un chercheur/fouineur qu’une pop star et ce qui l’attire dans cette session improvisée, c’est justement de lire à c£ur ouvert la batterie de machines et de claviers analogiques à sa disposition.

Humain après tout

Au milieu d’un studio perdu dans une verdure anonyme du nord de l’Allemagne, Eno rejoint un trio composé du guitariste Michael Rother de Neu! et de 2 chipoteurs de claviers, Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius. Ensemble, ils posent les bases d’un curieux télescopage d’influences qu’on peut décoder presque scientifiquement. Côté teuton, il y a ces longues séquences de synthés traficotés dans l’hypnose, héritières de la lignée planante Klaus Schulze/Ash Ra Temple/Tangerine Dream. Côté Eno, se trouve le réflexe de synthétiser la quintessence d’une chanson pop dans un emballage électronique. Mais il s’agit plus d’une rencontre que d’un compromis. L’exploration sonore a tout du périple rafraîchissant, parfois naïf comme une plongée électro préhistorique ( By The Riverside, Almost). L’album se parcourt à la manière d’une promenade sentimentale, une cybernétique version Goethe du XXe siècle. Luneburg Heath est le seul titre chanté où les paroles sont plus rares que les sentiments. Pas de confusion: ce disque n’est nullement un chef-d’£uvre mais il recèle un amour vrai de la musique, de l’expérimentation, qui se traduit par des claviers tactiles, engins humanisés qui cherchent le contact ( Sometimes In Autumn). Le résultat global – 64 minutes et 4 secondes – produit des forums d’images désaltérantes dans lesquels on projette nos propres fantasmes sur Brian Eno et ce n£ud de l’Allemagne passée. Au final, voilà un relent seventies auquel on adhère un peu naïvement, mais c’est justement ce détachement, cette absence manifeste de cynisme, qui en font le prix.

Philippe Cornet

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