Fini de rire

© © AIR AUSTÈRE, 2015. SVEN 'T JOLLE
Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

DEUX NIVEAUX ET RELATIVEMENT PEU D’oeUVRES SUFFISENT À SVEN ‘T JOLLE POUR DÉGOMMER LE SYSTÈME ET CASSER L’AMBIANCE AVEC HUMOUR ET POÉSIE.

The Age of Entitlement, or Affordable Tooth Extraction

SVEN ‘T JOLLE, WIELS, 354 AVENUE VAN VOLXEM, À 1190 BRUXELLES. JUSQU’AU 19/03.

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« Tu vas pas mourir de rire, et c’est pas rien de le dire« , chantait Mickey 3D. Ce sont ces paroles qui viennent à l’esprit dès que l’on franchit le seuil de l’exposition de Sven ‘t Jolle, artiste né à Anvers en 1966, à qui le Wiels offre un pertinent solo show. Il est vrai qu’être accueilli par Pauvre Sapin (2009) fout, peut-être paradoxalement, les boules. Jamais on n’avait vu arbre de Noël aussi indigent, à l’exception notable des misérables déplumés emportés chaque mois de janvier par les services communaux de propreté. Réduit à sa plus simple expression, ce roi des forêts nu et atrophié renvoie davantage au Carême qu’aux agapes. Toute la tonalité de l’exposition tient dans ce branlant assemblage qui semble vouloir nous dire que la fête est définitivement finie. Pour enfoncer le clou dans le cercueil, ‘t Jolle convoque Joe Hockey, l’ancien ministre australien des Finances. En 2012, celui-ci s’exclamait: « L’époque des droits acquis est révolue. » Pour impitoyable qu’elle soit, la sentence n’en recèle pas moins une dimension prophétique. Austérité, politiques d’immigration en cours et conséquences des crises bancaires, l’heure n’est plus aux largesses. L’idée d’un bien commun fond comme neige au soleil. Résultat des courses? Un besoin fondamental comme la santé est laissé à l’appréciation du particulier et de son possible recours à un système privé tout entier absorbé par les impératifs du profit. Pas d’argent? Pas d’inquiétude, il existe des alternatives. ‘t Jolle en déploie une lumineuse avec Affordable Tooth Extraction (2009), installation minimaliste -du plâtre, du pigment, du bois de récup’ et de la corde- qui évoque la recrudescence de la dentisterie « bricolée maison » pour cause de cabinets dentaires privés. On voit un pauvre personnage dont la dent est attachée avec de la ficelle à la poignée d’une porte. Caricatural? En 2009, le magazine britannique Which? publiait un article dans lequel on apprenait que 12 % des personnes interrogées avaient eu recours à cette méthode d’un autre temps.

Et les riches?

Dans un monde tel que celui-là, est-il préférable d’être nanti? Rien de moins sûr. Air Austère (2015) lève le voile sur le sort des possédants. Une piscine gonflable en plastique noir expose ses eaux glacées doublement grillagées. Une première barrière protège de soi, tandis qu’un second niveau de barbelés dissuade les autres. Si tel est le prix à payer, on préfère encore « dormir dehors ». Et puis il y a American Dream (2017), panier de basket de fortune reconstitué d’après un modèle aperçu aux Philippines. L’installation montre à la perfection comment le néo-libéralisme, fort de son impérialisme uniformisant, colonise les imaginaires, impose des schémas à l’extérieur desquels on n’arrive plus à penser. Sans aucune complaisance, le plasticien installé à Melbourne donne également à voir comment ce monde nous est imposé dès le plus jeune âge. Ainsi de cette juxtaposition de dessins inspirés de passages empruntés à la BD belge classique: Een (beperkte) bloemlezing (1996). Soit, un « florilège » à travers lequel ‘t Jolle montre combien racisme et colonialisme sont ordinaires, enracinés au plus profond des images qui ont bercé notre enfance. Noir, c’est noir. De consolation, on n’en trouve pas. Si ce n’est, à l’étage, sur les ordinateurs qui permettent de compulser les nombreux sketchbooks de l’intéressé. On s’évade comme on peut.

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MICHEL VERLINDEN

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