Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Pour son dernier clip, Dylan recycle quatre-vingt quatre photographies noir et blanc prises par Bruce Davidson d’un gang de Brooklyn en 1959. Minéral.

Rencontré à Cannes à la mi-avril, Monsieur Bruce Davidson, 75 ans, semble quelque peu décontenancé par la nouvelle. Dylan – tout au moins son entourage – vient de contacter Magnum, dépositaire des archives du photographe, avec la demande suivante: pouvoir utiliser le travail accompli il y a cinquante ans sur un gang new-yorkais, pour la prochaine vidéo du maître folk. Le clip, désormais visible sur le Net, illustre le titre Beyond Here Lies Nothin’ du nouvel album paru cette semaine. Par un simple procédé de banc-titrage, les images défilent sur un blues rugueux comme la réalité photographiée: ce New York-là est celui du gang The Jokers. Blancs et rock’n’roll, la banane huilée à la brillantine, le tatouage voyant, les kids de Brooklyn ont la verve vestimentaire de la fin des fifties. Grosso modo, l’époque où Dylan en personne s’installe à Greenwich Village – janvier 1961 -, à quelques miles des Jokers avec lesquels il partage la découverte du mythe Presley. Cette vidéo est sa façon à lui de renouer un lien d’autant plus invisible que Dylan sera d’abord pris pour un fils de Woody Guthrie – prince du protest folk – plutôt que pour un adepte du culte rock. Dans la genèse de ces photographies, il y a une similitude troublante entre la gueule de Dylan 1961, son look beatnick dépenaillé, sa choucroute capillaire cousine de la coupe rock, et l’allure des Jokers. Il y a en tout cas la force d’une jeunesse américaine en pleine croissance, sur le point d’inventer un modèle culturel qui va brouiller la donne planétaire. A Brooklyn: les Jokers, leurs virées American Graffiti, les diners, Coney Island, les flirts libérés. A Manhattan puis dans le monde: Dylan et sa verve codifiée, ses chansons-puzzle, son allure bohême chic, sa manière d’engager le verbe dans l’Histoire. Deux façons parallèles de convoquer le même mythe jeuniste de l’après-guerre.

Eternellement fuyant

En plongeant dans le royaume photo de Bruce Davidson, aucun doute: Dylan rend hommage à son praïme à lui, ses jeunes années flamboyantes. Et puis, truqueur comme il l’est, cela l’arrange de braquer les spotlights sur le passé, plutôt que de révéler quoi que ce soit du présent. Au début de sa carrière, comme toute vedette sixties (Beatles et Stones compris), Dylan sacrifie à la presse et même à la conférence de presse: il en concevra un dédain magistral des médias, profitant de son caractère naturellement réservé pour bâtir une silhouette éternellement fuyante. Faut voir comment il répond au journaliste de la célèbre émission 60 Minutes de CBS en 2004 pour sa première interview télévisée un tant soit peu consistante en deux décennies(1): le regard négligeant l’objectif, la phrase mutique, la voix grave, le masque pâle, surtout préoccupé de ne rien révéler de lui. C’est tellement économique qu’on en avale les moindres signes. C’est ce que l’on fait aussi du clip de Beyond Here Lies Nothin’: au travers des photos bavardes de Davidson, on essaie de capter Dylan l’invisible. Pas facile… l

(1) Mots-clés YouTube: Dylan 60 minutes

la chronique de PHILIPPE CORNET

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