Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

SHUNRO, SORI, TAITO, ITSU… AUTANT DE PSEUDOS POUR UN SEUL ET MÊME ARTISTE: HOKUSAI, À LA FOIS PÈRE FONDATEUR DU MANGA ET PRÉCURSEUR DE L’ART MODERNE.

Hokusai

GRAND PALAIS, 3, AVENUE DU GÉNÉRAL EISENHOWER, À 75008 PARIS. JUSQU’AU 18/01.

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C’est un travers boueux du compte-rendu dans lequel les critiques ont trop souvent tendance à se rouler comme des gorets: terminer un article par le fameux « une exposition à ne pas rater« , conclusion facile et creuse pour un événement à l’intérêt souvent inversement proportionnel à la ferveur de l’exhortation. Raison pour laquelle, dans le cas de la programmation du travail de Katsushika Hokusai au Grand Palais, on aimerait pouvoir en rappeler au sens originel du conseil et écrire: surtout ne ratez pas ce moment unique. L’écrire mais aussi l’argumenter solidement. Il faut savoir que sur les 500 oeuvres exposées -aucun accrochage par le passé n’a pu se prévaloir de cette amplitude-, une grande partie ne quittera plus le Japon à compter de l’ouverture du musée Hokusai, à Tokyo en 2016. Ce n’est pas tout bien sûr: voir Hokusai permet de mesurer son apport à l’art occidental. L’artiste japonais le plus célèbre à travers le monde est aussi celui qui a ouvert les portes de la modernité pour toute une série de peintres, de Van Gogh à Moreau, en passant par Degas et Renoir. En se familiarisant avec cette oeuvre, les artistes européens ont pu approcher une autre manière de voir le monde. Cette révélation leur a permis d’en finir avec le carcan de l’académisme. Ils ont pu se dépêtrer du socle -comprendre: sauter par-dessus l’ombre du clair-obscur, s’affranchir du volume et de la perspective. Une telle libération n’a pas de prix. Autre élément à verser au dossier: l’exposition ne se limite pas, comme cela a souvent été le cas jusqu’ici, aux estampes, puisqu’on y découvre tout autant les dessins et les somptueuses peintures d’un maître dont on dit qu’il a réalisé plus de 30 000 dessins au cours de sa vie (de 1760 à 1849).

Pas que le Fuji

S’il fallait encore un argument pour se décider, ce serait sans doute qu’une telle vue d’ensemble permet de s’éloigner des clichés qui collent à la peau de Hokusai. Clichés résumés par les célèbres Trente-six vues du mont Fuji qui, dans l’esprit de beaucoup, résument l’artiste nippon. On ne saurait trop conseiller de se pencher sur une série comme Cent contes de fantômes qui préfigure les images des mangas tout autant qu’elle laisse entrevoir le puissant imaginaire visuel de l’artiste. C’est particulièrement vrai de l’estampe Manoir aux assiettes, une composition qui illustre la légende d’Okiku, une jeune servante tuée en raison d’une maladresse liée à la vaisselle de ses employeurs. Sur fond bleu de Prusse, la signature chromatique de l’artiste, l’image donne à voir un serpent de jeune femme dont la colonne vertébrale consiste en une pile d’assiettes. Celle-ci exhale une fumée qui répète la forme sinueuse. Le tout encadré de motifs végétaux au pouvoir d’évocation confondant. Rarement le pinceau et l’encre de Chine ont atteint tant de subtilité.

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