Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

BLUES OCéANIQUE – Une vie salée au cour d’un groupe mythique californien, une noyade précoce et la remontée à la surface d’un des plus beaux disques des seventies, Pacific Ocean Blue. « Pacific Ocean Blue »

Distribué par Sony-BMG.

P acific Ocean Blue sort en septembre 1977. Epoque trouble: le punk squatte encore les médias mais le triomphe commercial est plutôt du côté du rock californien symbolisé par Fleetwood Mac et les Eagles, déjà enlisés dans la coke. Restent les Beach Boys dont Dennis Wilson est à la fois le batteur fondateur et le c£ur fêlé: le groupe s’est échoué sur le sable de l’indifférence du début des années septante. Un inattendu retour commercial s’opère avec 15 Big Ones (en 1976) où Brian Wilson réapparaît enfin après des années de solitude et d’écriture en milieu clos. Dennis comme Brian sont enfouis dans les drogues et l’alcool mais partagent aussi une forme incurable de mélancolie: quand il délaisse sa batterie en scène, souvent ivre, Dennis chante les compositions mirifiques de son groupe avec une voix fendue qui laisse supposer l’étendue de ses rêves anéantis.

Dennis est le seul surfeur authentique des Beach Boys qui ont pourtant construit leur légende enso-leillée sur l’image d’une Californie abreuvée de bonheur. Un terme qui ne colle pas avec Dennis, marqué par un père violent, et lui-même sujet à des colères épidermiques, symptômes affleurant d’une dépression latente. Une personnalité autodestructrice, qui côtoie volontiers le soufre, notamment quand il fréquente Charles Manson, futur serial-killer. On trouve tout cela dans Pacific Ocean Blue, son unique album solo, aujourd’hui magnifiquement réédité. Le corpus sonore, bien d’époque, résonne dans les titres aux alluvions de studio seventies: les cuivres en parade, les guitares un peu lourdes, les ch£urs à plein poumon. On aime le sentiment rétro des deux ou trois moments qui renouent avec la puissance naïve du rock’n’roll des pionniers.

MAGISTRAL

Ailleurs, la beauté rauque de la voix, tellement intime, vient se cogner aux échos du piano joué par Dennis avec un naturel bouleversant. Le même qualificatif glisse sur les ballades, nombreuses et cousines, dominées par l’idée du doute, de l’impuissance et de l’échec. Et des mélodies sans prix. Il est commun de dire que les blessures font de grandes chansons, il n’est pas si fréquent de l’entendre si magistralement exécuté, comme dans l’enchaînement de Thoughts Of You, Time et You & I. Ce n’est pas tout: au-delà de la grandeur indiscutable de cette musique qui rêve encore malgré ses souffrances, la réédition ajoute un second CD composé de titres d’un second album solo qui ne paraîtra jamais. La matière est pourtant riche, les chansons parfois grandioses, le talent majeur, évident. Dennis Wilson balaiera ce Bambu inédit, et tout le reste, en se noyant le 28 décembre 1983 au large de Los Angeles, à l’âge de 39 ans, plombé par l’alcool. Pacific Ocean Blue nous dit à sa manière pourquoi il faut le regretter.

www.pacificoceanblue.net

PHILIPPE CORNET

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