Dans le brouillard

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Park Chan-wook, le réalisateur de Old Boy et Mademoiselle, signe un thriller virtuose égarant ses protagonistes dans leur obsession amoureuse. Vertigineux.

Au rang de ses inspirations pour Decision to Leave, son premier film depuis Mademoiselle en 2016, Park Chan-wook cite notamment une chanson populaire coréenne interprétée par Jung Hoon-hee et intitulée Brouillard. C’est bien de cela, en effet, qu’il s’agit lorsque Hae-Joon (Park Hae-il), un inspecteur chevronné, est invité à enquêter sur la mort de Ki Do-soo, un homme fortuné tombé d’un piton rocheux, la routine attendue se chargeant d’imprévu dès lors que la veuve du défunt, Seo-rae (Tang Wei), ne manifeste aucune émotion. Et de bientôt l’interroger au titre de principale suspecte, avant de la placer sous surveillance, l’intérêt qu’il lui voue se muant en fascination alors qu’il l’observe sans relâche, de nuit comme de jour…

La spirale du désir

On l’aura deviné, il convient d’ajouter au Brouillard susnommé le Vertigo de Hitchcock, référence matricielle manifeste d’une œuvre dont le principal protagoniste évoque irrésistiblement le Scottie Ferguson que campait James Stewart. Et de s’égarer, à l’instar de ce dernier filant Madeleine – Kim Novak, dans les méandres de ce qui vire à l’obsession amoureuse. Un motif que Park Chan-wook accommode toutefois à sa façon, le déclinant dans un mélange de sensualité feutrée et de tension retenue, tout en le détournant subtilement de son objet policier (ramené, pour l’essentiel, au rang de macguffin pour rester dans la terminologie hitchcockienne), comme pour mieux s’insinuer au cœur d’une relation dont il apparaît, d’ailleurs, qu’elle n’est sans doute pas à sens unique. A quoi le cinéaste ajoute, tant qu’à faire, un soupçon d’humour à coloration absurde, pour un résultat… fascinant, qui balade les personnages de la montagne à la mer, en même temps que s’y dévide la spirale du désir.

Ce mouvement, l’impeccable Park Hae-il (vu chez Bong Joon-ho, entre autres) et la non moins excellente Tang Wei (l’inoubliable interprète de Lust, Caution, d’ Ang Lee) s’y prêtent avec un incontestable bonheur. Lui, tout en suavité, elle, aussi imperturbable qu’insondable. Maître-esthète, Park Chan-wook accompagne leur pas de deux avec sa virtuosité coutumière, sa mise en scène se déployant tout en finesse jusqu’à aspirer le spectateur dans un tourbillon de sentiments et d’émotions complexes culminant dans un final chavirant – sous le polar, le vertige. Après le Grand prix, en 2004, pour Old Boy, et celui du jury, en 2009, pour Thirst, Decision to Leave a d’ailleurs valu à son réalisateur le prix de la mise en scène lors du dernier festival de Cannes. Un choix ne souffrant guère de discussion, tant il y a là un geste esthétique souverain, auquel Park Chan-wook veille à apporter une conclusion crépusculaire idoine, pour livrer, mieux qu’un exercice de style élégant, un thriller psychologique aussi jouissif qu’intensément troublant.

Decision to Leave

De Park Chan-wook. Avec Tang Wei, Park Hae-il, Go Kyung-pyo. 2 h 18. Sortie: 10/08.

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