Cheveu au vent

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Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

LES FRANÇAIS DE CHEVEU ET LES SAHRAOUIS DE GROUP DOUEH CÉLÈBRENT LE MARIAGE EXPLOSIF DE LA MUSIQUE TRADITIONNELLE DES SABLES ET DU ROCK À CLAVIER BORDELAIS.

Group Doueh & Cheveu

« Dakhla Sahara Session »

DISTRIBUÉ PAR BORN BAD.

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C’est l’ovni de ce début d’année. Le genre de disque, rare, qui bouscule les repères et redéfinit les frontières. Une rencontre improbable qui met les oreilles à l’envers et qui, dans l’inquiétant contexte géopolitique actuel, incarne le type de miracles sur lesquels peut déboucher dans toute sa singularité le dialogue des cultures. Comme son nom l’indique, Dakhla Sahara Session, cette addictive bizarrerie, a été enregistrée en deux semaines à Dakhla en janvier 2016. Dakhla, c’est le grand sud marocain, à deux pas de la Mauritanie. Une presqu’île sur la côte atlantique du Sahara occidental qui vit de ses eaux poissonneuses et est devenu un eldorado de la glisse. Doueh, alias Baamir Selmou, y est né quand ce n’était encore qu’un village. Un village aujourd’hui de quelque 100 000 habitants. Guitariste fan de Jimi Hendrix, de James Brown et de psychédélisme, il y a créé Group Doueh en 1984 avec sa femme et un ami. Refusant longtemps d’immortaliser sa musique sur bandes avant de céder devant l’insistance du label américain Sublime Frequencies.

Un opéra pour Pantani

Entre 2007 et 2011, le festival culturel Mer et Désert sert à encourager les visites de touristes et les investissements dans la région. Doueh avait ainsi profité de l’occasion pour faire équipe avec Oum, une chanteuse moderne de Marrakech, et collaborer avec Tony Allen au sein d’un projet notamment présenté à Marseille. « C’est un génie du désert« , disait d’ailleurs à son sujet le mythique batteur nigérian dans la foulée de cette création cofabriquée. Cette fois, sur une idée de Jacques Denis (un journaliste français) et par l’intermédiaire de José Kamal (le grand manitou du festival marocain), c’est donc aux Parisiens bordelais de Cheveu que Group Doueh a accepté de s’ouvrir. Et avec le trio de Born Bad que la tribu s’est décidée à mêler sa musique traditionnelle sahraouie électrifiée et familiale à un rock à la fois punk, synthétique, sombre et radical. Entre un groupe arabe qui a beaucoup joué dans les mariages et réadapte des thèmes déjà existants, et trois rockeurs plus habitués aux caves humides et moites qu’aux salles de bal et qui composent leurs propres morceaux, entre des textes sacrés en hassani ancien, éthérés et poétiques, et les paroles décalées des Français, le pari n’était pas gagné d’avance.

Déroutant, étrange, forcément exotique mais toujours accessible, tendu et jamais kitsch, ce Dakhla Sahara Session se présente déjà comme l’un de nos albums de l’année. Entre son troisième disque (Bum) et un opéra (La Grande Montée) à la croisée du théâtre musical et du concert qui racontera le destin tragique du divin grimpeur chauve à deux roues Marco Pantani (un projet mené avec la compositrice israélienne Maya Dunietz et le metteur en scène Julien Fisera), Cheveu fonce Tout droit sur sa Moto deux places et part jammer dans les sables mouvants de Bord de mer. L’incroyable union de deux projets qui n’étaient pas destinés à se rencontrer ni enclins à faire dans la concession. Énorme.

JULIEN BROQUET

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