Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Charlotte for peut-être – Après l’album à succès, mais un brin soporifique, concocté avec Air en 2006, Charlotte Gainsbourg prend le large avec l’énigme Beck. C’est grave, docteur?

« IRM »

Distribué par Warner.

La première impression n’est pas loin d’être déplorable: encore un disque de glamour fantasmé, machin bobo exotisant, dans ce cas-ci, concocté entre la Gainsbourg junior et le mec Beck. Après un premier tour de chauffe dans le laser, on comprend le blocage: Beck est scientologue et cela nous dérange au plus haut point (1). Pourtant Charlotte Gainsbourg a une qualité majeure: elle semble douée pour la vie et la transgression, très à l’écart des sectarismes. Plus épanouie que son père – génie narcissique et auto-destructeur – et probablement autant que sa mère, la Birkin. A laquelle les photos du présent CD la font ressembler de troublante manière. Amour de la vie et capacité à épouser les projets artistiques auxquels elle adhère: Charlotte réussit même à tirer son épingle des objets les plus controversés, récoltant un Prix d’interprétation au dernier Cannes pour le too much Antichrist de Lars Von Trier. A titre perso, on se rappelle d’une interview avec une jeune fille de 17 ans, morte de timidité, mais déjà parfaitement juste dans La Petite Voleuse de Claude Miller, en 1988. Depuis lors, le bourgeon a spectaculairement fleuri.

Rescapée

On est d’autant plus partagé face à Charlotte-chanteuse qu’on avait trouvé son album en compagnie d’Air manquant justement d’oxygène, voyage artificiel et monocorde. En retournant au charbon de Beck, on constate qu’il a contourné ce piège des ambiances morphinomanes dévorantes. Beck a des opinions philosophiques douteuses mais musicalement, il fait preuve d’un réel talent de metteur en sons. A deux exceptions, il a également composé toutes les musiques et écrit les textes d’ IRM : on y retrouve parfois son amour du foutoir slacker (Greenwich Mean Time) mais aussi ses capacités à recycler des orchestrations rappelant Gainsbourg père dans son propre tiroir à rythmes (Voyage). Faut entendre comment les cordes sinueuses se répondent à elles-mêmes alors que Charlotte fait sa récitation intime ( La collectionneuse, sur un texte d’Apollinaire ). Les 13 plages alternent moments de bizutage zen et accélérations noueuses, pas si loin des névroses métissées auxquelles Beck nous a habitués. C’est furieusement tendance – on peut s’en irriter -, mais la profondeur n’est pas feinte. D’autant qu’elle est incarnée par Charlotte: de sa voix sans puissance, la franco-britannique bâtit des esquisses de délices, naviguant dans des émotions filandreuses qui tendent vers l’hypnose ( Vanities). Elle s’avère inspirée, quelles que soient les modulations musicales, aspirant les chansons de Beck vers son propre univers émotionnel. Il n’y a que deux textes intégralement en français mais quand elle chante la mort possible dans Le Chat du café des artistes, reflet de sa propre vie de jeune femme rescapée d’une hémorragie cérébrale (en 2007), on se dit que cela aurait été vraiment dommage, hein, Charlotte…

(1) reconnue comme religion aux Etats-Unis, son pays d’origine, la scientologie est considérée dans d’autres territoires comme ayant un comportement sectaire. Elle a été et est encore l’objet de poursuites judiciaires – notamment pour pratiques frauduleuses – dans divers pays européens, dont la Belgique, la France et l’Allemagne.

www.charlottegainsbourg.com

Philippe Cornet

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