Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Quand Charles Aznavour duettise avec un pudding de stars internationales, la cuisine indigeste passe mieux en anglais. C’est trop injuste.

A 84 ans, Shahnourh Varinag Aznavourian est toujours dans la course discographique: il chasse aujourd’hui le bilingue, ce curieux animal supposé étendre le nombre de consommateurs potentiels. A priori, on s’en fout un peu, le chanteur sachant chanter ayant enchassé ses meilleures chansons il y a quatre ou cinq décennies. Mais quand on écoute Duos, nouvellement sorti chez EMI, on se doit de réagir. Le premier des deux CD est réservé aux interprétations dans notre belle langue française. Charles y convie quelques-uns de ses amis fameux: par charité, on passe sur les fuites hormonales de Céline Dion, les larmes artificielles de Nana Mouskouri et le contre-emploi magistral de Placido Domingo . Que c’est triste Venise : particulièrement en compagnie de Julio Iglesias… Mais le pire est ailleurs: en entendant Sting ( L’amour, c’est comme un jour) ou Elton John ( Hier encore), on a juste envie de bombarder la Perfide Albion de fish & chips emballés dans La Dernière Heure. Leur français est non seulement grotesque et incompréhensible mais il rend la chanson déplacée et, au final, impotente. Cela peut sans doute nous donner une idée de la façon dont les anglophones perçoivent, a contrario, notre interprétation de leur langue lorsqu’elle n’est pas décente. Help/Au secours. Seule Carole King s’en tire honorablement. On ne vous a pas encore mentionné les orchestrations – boursoufflées – qui noient toute tentative de nuance, également présentes sur le second CD. Grosso modo, celui-ci est flanqué du même casting avec Sinatra en bonus classe. Mais, inexplicablement, chimiquement, cette soupe-là passe mieux, même si les croûtons surnagent encore. Les hallalis orchestraux se fondent dans l’idiome de la langue, les violons épousent parfaitement le dégoulinant She ou ce duo avec Paul Ankadans un troisième âge verdoyant. La raison est dépassée, reste la sensation d’un semblant d’émotion absente du CD en français. Devant ce grand mystère, on se signe. Et puis entendre Aznavour dans la langue d’Elvis, c’est déjà le début du purgatoire, non?

Philippe Cornet

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