Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Folk existentiel – Avec la réédition de son album majeur de 1970, Tea For The Tillerman, Cat Stevens prouve que le spleen ne vieillit jamais.

Double CD « Tea For The Tillerman »

Distribué par UniversalCat Stevens a vingt-deux ans lorsque sort Tea For The Tillerman en 1970. Il a déjà vécu une première vie de pop-star, débusquant avec I Love My Dog et Matthew And Son, deux tubes précoces en 1966. Dans un premier temps, le miroir du swinging sixties fonctionne à plein rendement pour cet adolescent qui a grandi au c£ur même de Soho, QG londonien de l’encanaillement et du spectacle. Fils d’un Grec orthodoxe et d’une Suédoise, il délaisse son patronyme – Steven Demetre Georgiou – pour un nom plus conforme à l’époque, forcément anglophile. Cat –  » parce que les Anglais aiment les chats » – Stevens écoute Bob Dylan, Nina Simone mais aussi le blues de Leadbelly et Muddy Waters.

Début 1968, la vie étourdissante du chanteur s’interrompt sur un double diagnostic: poumon collapsé, tuberculose. Cette expérience qui l’amène très près de la mort le plonge pendant une année entière dans une réflexion métaphysique où il dissèque la validité de son parcours, mais aussi la pertinence des religions et des croyances. Végétarien, muri, barbu, il revient à la musique en 1970 et signe coup sur coup deux albums, Mona Bone Jakon en juillet et Tea For The Tillerman fin novembre. Oui, à l’époque, cela se fait de sortir deux nouveaux 33 tours inspirés en moins de six mois… Le premier contient un hit énorme, Lady d’Arbanville, mais c’est le second qui emporte l’adhésion internationale, en particulier sur le très lucratif marché américain.

Empreinte prégnante

La réédition de Tea montre combien que la teenage idol de 1966 est loin, quatre ans à peine après ses premières escapades discographiques. La voix s’est épanouie dans des tonalités presque automnales – déjà -, le baryton de Stevens, un truc chaud, riche, magnétique, mettant l’auditeur en relation intime avec ses chansons. Et quelles chansons! Il est rare qu’un disque d’onze titres en contienne cinq d’aussi cruciaux et laisse une telle empreinte prégnante. Subtilement produit par Paul Samwell-Smith, ce folk-rock de 1970 est comme dopé par son propre spleen: les mélodies atteintes de mélancolie profonde ont le talent des chansons sorcières, celles qui envoûtent ad vitam. Et trente-huit ans plus tard, Where Do The Children Play?, Hard Headed Woman, Wild World et Sad Lisa – qui ouvrent somptueusement le disque dans cet ordre-là – sont devenus des chansons jeunes, puisque sans âge. D’allusions en indices repérables ( On The Road To Find Out, But I Might Die Tonight), l’album pressent que le questionnement de Stevens débouchera moins d’une décennie plus tard sur un engagement profond, Cat devant Yussuf Islam en 1977. Tea For The Tillerman contient aussi sa plus belle chanson, Father And Son, dont plusieurs lectures restent possibles. On y trouve en tout cas les termes génériques avec lesquels on regarde tous notre filiation. Cela s’appelle même l’universalité.

Le double CD en Deluxe édition présente un second CD de onze titres, versions démo et live du premier. www.catstevens.com

Philippe Cornet

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