Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

VIEILLE GLOIRE DE LA SAMBA, ÉPOUSE DE FEU GARRINCHA, ELZA SOARES RÉINVENTE LA MUSIQUE BRÉSILIENNE AVEC L’AVANT-GARDE DE SãO PAULO SUR UN ALBUM DÉCHIRANT.

Elza Soares

« The Woman at the End of the World »

WORLD MUSIC. DISTRIBUÉ PAR MAIS UM DISCOS.

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Protégée de Louis Armstrong dans les années 50 (il voulait l’emmener aux USA chanter à ses côtés), grande soeur de Chico Buarque, Giberto Gil et Caetano Veloso, Elza Soares a tenté toute sa vie de rafraîchir la samba. L’associant au jazz, à la soul, au funk, au hip hop ou encore aux musiques électroniques. Icône bientôt octogénaire de la musique brésilienne, jadis femme et muse de Garrincha, l’ailier droit aux jambes tordues, dribbleur fou de la Seleção qui sirotait de la caïpirinha à l’entraînement, elle se réinvente aujourd’hui sur son 34e album (ou pas loin) avec la scène expérimentale de São Paulo. Épaulée par le batteur et percussionniste Guilherme Kastrup qui a invité à ses côtés la crème des musiciens, auteurs et compositeurs de la ville (Marcelo Cabral, Kiko Dinucci du groupe Meta Meta, Celso Sim ou encore des membres de Bixiga 70, projet aux sonorités afrobeat…), Elza Soares y dépeint la face sombre de la vie brésilienne.

La pauvreté, la détresse, la violence du quotidien, Elza Soares connaît. Elle en a même soupé. Née miséreuse, en 1937, dans un bidonville à la périphérie de Rio de Janeiro, Soares grandit dans le quartier le plus chaud de la ville, Padre Miguel, au sein d’une famille où l’on est fauché de père en fils. Artisan sur la paille, son paternel l’oblige à arrêter l’école dès l’âge de douze ans et l’envoie travailler pour gagner sa croûte. À treize, Elza se marie de force et accouche de son premier enfant. Mais son passage un peu plus tard dans un télé-crochet animé par Ary Barroso ne met pas encore fin à son déprimant parcours de Cosette carioca. La jeune femme chante le soir dans son église baptiste et travaille le jour dans des usines de savon et de scies électriques… Veuve à 18 ans, avec six bouches à nourrir, elle récupère les restes du réfectoire de la caserne voisine pour ses enfants. Expulsée du Brésil par le régime militaire en 1969, elle perd un fils de dix ans dans un accident peu après la disparition de Garrincha, mort des suites d’une cirrhose.

Défigurée par des opérations de chirurgie esthétiques à répétition, frappée tout au long de sa laborieuse existence par les drames personnels et les échecs artistiques, Elza Soares a fini par revenir sur le devant de la scène après une longue traversée du désert. Sacrée en 2000 chanteuse du deuxième millénaire par la BBC, celle qui chantait en 2007 l’hymne brésilien a cappella devant les 80 000 spectateurs du Maracanã pour l’ouverture des jeux panaméricains sort, alors que Rio vit au rythme des JO, une photographie dure et crue de son beau pays. Ouvert sur un poème d’Oswald de Andrade qui évoque l’esclavage, The Woman at The End of the World parle de racisme, de came, de sexe et raconte les violences conjugales (Maria da Vila Matilde) comme la mort d’un travesti accro au crack. La samba ici est sale et apocalyptique. Elle fricote avec un rock distordu et des influences free jazz, portée par la voix rocailleuse et hors du commun (trois octaves et demi) d’une miraculée. Un disque aussi génial et déroutant qu’un passement de jambes de son défunt mari!

JULIEN BROQUET

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