Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

TOURNER DANS UNE AUTRE LANGUE? OZON Y RÉUSSIT COMME D’AUTRES FRANCOPHONES AVANT LUI…

Certes un apprentissage précoce, dès l’école, l’avait familiarisé avec la langue de Goëthe. Un tournage en Allemagne et en allemand n’en fut pas moins une expérience particulière pour François Ozon. Le cinéaste français avait déjà connu une expérience en anglais, voici une dizaine d’années, pour Angel. « Mais pour ce film-là, se souvient Ozon, tout était permis, dans une logique de flamboyance. Frantz est très, très différent. L’exactitude, l’authenticité étaient d’une importance majeure pour réussir le film. » Sur la question fondamentale du tournage dans une autre langue que sa langue maternelle, Ozon y voit plus l’aspect stimulant que celui d’éventuels obstacles. Et de citer tous ces cinéastes allemands et autrichiens qui émigrèrent aux États-Unis et se firent immédiatement une grande place à Hollywood: Lubitsch, Lang, Wilder, Preminger, Ophüls… »

Le poids des mots

L’auteur de Frantz n’est évidemment pas le premier cinéaste francophone célèbre à entreprendre un tournage dans une langue étrangère. Sur la question linguistique, Julie Delpy a une opinion nourrie par son expérience d’actrice puis de réalisatrice active aussi bien aux États-Unis qu’en France. « Jouer la comédie ou diriger dans une autre langue que sa langue maternelle peut être en fait quelque chose de libérateur: au départ, on a moins de mots dans notre vocabulaire, on ira donc plus à l’essentiel. Il y a aussi le fait que les mots appris d’une autre langue n’ont pas le même poids que ceux de notre langue maternelle, forcément plus chargés de sens et de résonances intimes. » Celle qui alterne avec un même bonheur, en tant que réalisatrice, les films en anglais (The Countess, 2 Days in New York) et en français (Le Skylab), a même réuni les deux idiomes dans le plus que plaisant 2 Days in Paris).

Deux des cinéastes les plus originaux qu’ait connus le cinéma français ces 20 dernières années, Bruno Dumont et Gaspar Noé, ont fait l’expérience d’un tournage en langue étrangère. Le premier avec l’intense et violent Twentynine Palms, le second avec le planant Enter the Void puis l’érotique Love. Dumont se souvient d’une « étrangeté profonde« , liée au côté expérimental du projet mais aussi à « cet espace incertain qui peut exister aux confins de deux cultures, les États-Unis et l’Europe« . Il aurait voulu tourner uniquement avec des acteurs tous américains, mais la production voulait un film parlé à 50 % en français. D’où la présence obligée de Katia Golubeva. « Ironiquement, son français était assez mauvais!« , conclut un Bruno Dumont vite revenu depuis à la France et à son Nord fétiche… Gaspar Noé a persisté, lui, à travailler dans une langue anglaise qu’il maîtrise fort bien, mais qu’il continue à aimer « pour ses aspects tout à la fois plus directs et plus sonores, plus rythmiques, comme l’a prouvé le rock« . Une appréciation de nature créative, que ne font pas deux autres réalisateurs frenchies travaillant parfois aux États-Unis après avoir percé en filmant la banlieue difficile: Mathieu Kassovitz (Gothika, Babylon A.D. ) et Jean-François Richet (Assaut on Precinct 13 et le tout neuf Blood Father, lire p. 14). Pour eux, tourner en anglais, c’est travailler dans la langue du cinéma qu’ils aiment, celui des classiques du film de genre et des oeuvres brûlantes qui ont redéfini le 7e art dans les années 70. Se rapprocher du soleil, en quelque sorte. Au risque parfois d’y laisser des plumes?

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