Une production un rien plus ramassée (363 romans français, contre 366 en janvier 2025), de nouveaux venus, des plumes familières (Pierre Lemaitre, Delphine de Vigan…) et toujours une grande variété de styles (thriller, drame intimiste, récit historique…) et de thématiques, avec en filigrane quelques lignes directrices: les révoltes féminines, la crise climatique, les drames familiaux, l’instabilité politique ou les convulsions de l’adolescence. Avant d’explorer dans les prochaines semaines tous les versants de ce massif littéraire en prise avec le réel, premier tour de piste avec une sélection de quinze titres qui nous ont émus, hypnotisés, sidérés, transportés, bousculés. Idéal pour booster son immunité contre la morosité.
1. Septembre noir
Roman de Sandro Veronesi
Grasset, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, 320 p.

Eté 1972, du haut de ses 12 ans et demi, Gigio Bellandi trône à l’apogée de l’enfance. Choyé par des parents protecteurs, c’est le farniente de l’insouciance. Débarquent le richissime Lucido Raimondi, son épouse éthiopienne à la beauté insolente et leur fille Astel… On n’a pas eu le temps de grandir quand surgit le point de bascule de l’adolescence. Creusant l’écroulement des châteaux de sable de l’enfance, la découverte de la duperie des adultes, le double lauréat du prix Strega (le Goncourt italien) mêle drame familial et collectif (les attentats de Munich) dans une construction savante et musicale. Chantant le pouvoir de la traduction, un roman d’apprentissage sensuel et mélancolique.
F.DE.
2. Brocken
Roman de Jean Villemin
Le Dilettante, 128 p.

Pour tuer le temps, un écrivain au bout du rouleau pousse la porte du bistrot La Rose d’or et découvre un ouvrage obscur portant le même nom. Un livre de sagesse démodé «qui s’empare de ses lecteurs et modifie les consciences». Dans un confondant jeu de miroirs sur le mystérieux transport des récits, le livre se métamorphose en cours de lecture… à moins que ce soit le lecteur observé qui se mette lui-même à changer? Maître du fantastique contemporain, spécialiste des traversées absurdes, Jean Villemin délivre un fascinant précipité beau bizarre. Déshabillant son lecteur, un tour de passe-passe vertigineux dont on ressort hagard, transformé. Foncez!
F.DE.
3. Princesse
Roman de Kinga Wyrzykowska
Seuil, 368 p.

Barbara Lis est une femme sans caractère, une chaudasse, une immature. Barbara Lis, surtout, est muette tout au long de ce roman qui tient autant de la satire que de la farce mélancolique. Héroïne malgré elle du récit et bien plus encore, Barbara est racontée par les autres, jusqu’à devenir à son corps défendant une idole pour les droites conservatrices européennes. Critique acerbe à la construction maligne (intégrant même en son sein un podcast) de la montée des catholiques réactionnaires en Pologne et ailleurs et n’hésitant pas à faire intervenir un lapin géant ou un exorcisme délirant, Princesse dit aussi la douleur de l’exil, notamment à travers le très beau personnage de Pawel, plombier polonais hanté par sa «seconde peau» d’immigré.
A.E.
4. Chair
Roman de David Szalay
Albin Michel, traduit de l’anglais (Canada) par Benoit Philippe, 384 p.

Depuis ses débuts littéraires, en particulier dans Ce qu’est l’homme (2018), David Szalay s’interroge sur le sens de l’existence dans une Europe en crise. Dans son nouveau roman, couronné du prestigieux Booker Prize, il poursuit sa réflexion, l’incarnant dans la chair d’un personnage, István, propulsé dans un monde dont les codes lui échappent. De sa jeunesse hongroise marquée par l’isolement social et la découverte de la sexualité avec une voisine de 30 ans son aînée, à son ascension sociale à Londres en passant par son passage en Irak comme soldat après un séjour en prison pour meurtre, le récit, cru mais fascinant, met le doigt sur une réalité très contemporaine, souvent indicible: la manière dont les injonctions (aliénation masculine, culte de la performance…) dictent nos désirs et nos comportements.
L.R.
5. Le Petit
Roman de Fernando Aramburu
Actes Sud, traduit de l’espagnol par Serge Mestre, 256 p.

1980, Ortuella, pays basque espagnol. L’explosion d’une école cause la mort d’une cinquantaine d’enfants. Parmi eux Nuco, «le Petit». Face à la tragédie, le grand-père choisit le déni, et continue à faire vivre l’enfant, dans son cœur, sa tête, son appartement. Alors que le père ne supporte plus cette folie, la mère est prise dans d’autres tourbillons, comme si la déflagration avait fait éclater sa vie en morceaux. Comment dire le malheur sans faire de l’art sur le dos d’une tragédie? C’est la question que pose Le Petit, en filigrane mais aussi frontalement, le texte devenant personnage de sa propre création, interrogeant ses possibles velléités voyeuristes ou sensationnalistes. Troublant.
A.E.
6. Lundi, c’est loin
Premier roman d’Oisín McKenna
Les éditions de l’Olivier, traduit de l’anglais (Irlande) par Olivier Deparis, 318 p.

Eté 2019. La canicule transforme Londres en étuve. Une baleine d’un gros calibre s’est même échouée dans la Tamise. Dans cette atmosphère suffocante et alors qu’un week-end chargé se profile, un groupe d’amis/amants/parents se débat avec ses préoccupations du moment: Phil questionne sa relation avec Keith et plus largement les normes sociales qui pèsent sur les épaules d’un gay au seuil de la trentaine; Maggie, sa meilleure amie, redoute de quitter la capitale et ses plaisirs pour retourner vivre dans sa ville natale, seule solution quand on attend un enfant et qu’on ne roule pas sur l’or; Ed, le futur papa, boule de stress et de désirs refoulés, traverse l’existence avec cette impression que tout le monde, sauf lui, «tire le maximum de son unique vie». Un roman choral queer électrique et émouvant, en phase avec les aspirations contrariées d’une jeunesse confrontée au déclin de l’Occident.
L.R.
7. Les Habitantes
Roman de Pauline Peyrade
Les éditions de Minuit, 192 p.

Après le formidable L’Age de détruire, exploration sensorielle d’une relation mère-fille toxique, Pauline Peyrade cisèle un autre petit bijou, mêlant cette fois sensualité et étrangeté. Emily habite avec sa chienne Loyse dans la maison de sa grand-mère récemment décédée, en bordure d’un hameau posé au milieu de collines verdoyantes. Une existence simple, bucolique, qui convient à cette jeune femme contemplative un peu sauvage. Jusqu’au jour où le père, qu’elle ne voit plus depuis l’adolescence, décide de vendre la maison. Ignorant les courriers de l’avocat et du paternel, elle vaque à ses occupations, entre promenades et travail à la ferme de sa voisine et seule amie, Aude. Mais derrière l’apparente sérénité et le spectacle de la nature plane la menace de l’expulsion, comme une parabole de l’effondrement d’un idéal de vie en marge du monde.
L.R.
8. Trace
Roman de Geneviève Damas
Grasset, 204 p. Sorite le 21 janvier

«Courir ou mourir», scande le bandeau qui enserre la couverture. Une injonction à prendre au pied de la lettre dans ce roman qui file le train à une lycéenne rebelle, Farkass, tiraillée entre ses activités de dealeuse pour subvenir aux besoins de sa mère célibataire et la perspective d’un futur meilleur et moins risqué grâce à ses talents de coureuse de fond, révélés et encouragés par son prof de gym. Mené tambour battant, épousant le langage oral et les codes du thriller de banlieue à la française même s’il se déroule à Bruxelles, ce récit initiatique tendu offre une plongée réaliste dans le quotidien d’une jeunesse en mode survie. Trahisons, règlements de comptes s’enchaînent, obligeant l’ado à choisir son camp avant qu’il ne soit trop tard. Pas simple quand on n’a connu que les galères. Encore moins quand on est une jeune fille. Cours, Farkass, cours…
L.R.
9. Une simple apparition
Roman de Rodolphe Barry
Finitude, 240 p.

«Même visage émacié, même lassitude désabusée.» Le narrateur en est certain, ce type, là-bas, accoudé au comptoir de ce café parmesan, ce ne peut être que le célèbre auteur américain Nick Tosches. Petit hic: Nick est mort depuis deux ans déjà. Après des textes passionnés consacrés à Raymond Carver, James Agee, puis Sam Shepard, Rodolphe Barry s’attaque cette fois à cet autre auteur américain culte, connu pour ses écrits enflammés sur le rock (dont Hellfire, sur Jerry Lee Lewis), ses romans noirs et son flamboyant Dino, sur Dean Martin. Dans ce texte étonnant, Barry enquête dans le passé de Tosches comme dans le sien, et se moque des frontières entre réalité et fiction pour imaginer un «supplément à la vie» du grand écrivain.
M.R.
10. 106 jours (les carnets d’Alice Azevedo)
Premier roman de Camille Soulène
Tristram, 192 p.

On est en 2048. Alice et ses camarades de classe de CM2 sont embarqués dans «l’avion présidentiel», puis enfermés dans un abri antiatomique. Ils ne le savent pas encore, mais une guerre nucléaire mondiale vient d’éclater; ils ont été choisis au hasard pour en être sauvés. Alice tient un journal en secret, et y raconte tout: l’organisation au sein de l’abri, les inévitables conflits, le moral fluctuant, les velléités d’évasion de certains… Premier roman de l’énigmatique Camille Soulène, 106 jours captive par la prose innocente mais juste d’Alice, sorte d’Holden Caulfield (le personnage de fiction créé par Salinger) 2.0., et par cette atmosphère effrayante de fin du monde. Un texte marquant sur le savoir, la solidarité, l’écriture et la lumière à trouver dans un futur aux perspectives obscures.
M.R.
11. On ne verra pas les fleurs le long de la route
Roman d’Eric Pessan
Aux forges de Vulcain, 208 p. Sortie le 16 janvier.

Dans un monde en crise totale et dans un futur qu’on imagine très proche, un couple erre en voiture, sans but. Pendant que l’homme fait l’artiste-activiste et vandalise les biens des ultrariches, sa compagne brave elle aussi les interdits, en composant inlassablement des poèmes sur des feuilles d’un papier désormais prohibé. Réchauffement climatique et proximité de la fin de l’humanité, mesures liberticides, proscription progressive de la culture… La comparaison avec notre réalité est inévitable. A sa prose inspirée, le prolifique Eric Pessan ajoute d’innombrables citations de livres, et signe un saisissant texte préapocalyptique, doublé d’une ode –salutaire en ces temps sombres– à la nécessité de la lecture et de l’écriture.
M.R.
12. Aqua
Roman de Gaspard Koenig
L’Observatoire, 448 p.

Après Humus et son exploration de la Terre et ses entrailles, Gaspard Koenig poursuit ce que l’on imagine devenir une tétralogie avec Aqua, nouvelle dystopie écologique où l’eau est au cœur des enjeux d’une petite commune rurale et d’une poignée de personnages, jusqu’à faire vaciller rien moins que l’Etat soudain plus si puissant. C’est à un grand projet romanesque que s’attelle Koenig, une sorte de néocomédie humaine, ou plutôt comédie du vivant, dont les quatre éléments seraient les personnages principaux. Le récit se déploie comme un cours d’eau, souple, rapide, trouvant toujours son chemin, visitant une galerie de caractères habilement croqués, même si parfois un peu stéréotypés pour mieux (ex)poser des questions ultracontemporaines.
A.E.
13. Je suis Romane Monnier
Roman de Delphine de Vigan
Gallimard, 336 p. Sortie le 15 janvier.

Autrice à succès spécialiste des violences larvées du monde moderne, Delphine de Vigan se penche avec ce nouvel ouvrage à l’habile construction romanesque sur le bouleversement paradigmatique que représente l’irruption des smartphones dans nos vies, l’aliénation subie au contact quotidien de cet objet qui «contient une vie», «lieu de la connexion [aux autres] et du secret», mais aussi sur notre rapport à la vérité. Un smartphone oublié dans un café devient terrain d’enquête biographique, et permet à Romane Monnier, héroïne disparue malade de son époque, d’être racontée et de se raconter. Prenant le contrepied de cette désincarnation, le récit est porté par Thomas, père célibataire qui trouvera dans cette disparition un prétexte à «visiter les pièces de sa propre mémoire».
A.E.
14. Désertion
Roman de François Bégaudeau
Verticales, 272 p.

Steve et Mickaël grandissent dans la France de la Star Ac et des attentats de Charlie Hebdo. Un épisode de harcèlement scolaire pour l’un, neuf mois en centre éducatif fermé pour l’autre creusent leurs différences de tempérament. Pourtant, c’est ensemble que les frères se retrouvent engagés volontaires au sein des Lions du Rojava pour combattre Daesch en Syrie. Sans lyrisme, sans pathos, François Bégaudeau suit durant 30 ans la trajectoire de deux frangins ordinaires, adoptant une approche systémique pour décrire les événements sociétaux qui agissent comme des détonateurs. Soufflant de réalisme, le livre finit par exploser au visage. «Raconter tout mais à qui?»
F.DE.
15. Une forêt
Roman de Jean-Yves Jouannais
Albin Michel, 112 p.

Février 1947, un capitaine américain débarque à Brême pour instruire le procès d’une colonie de mainates nichant dans la forêt de Hasbruch. Un tribunal de fortune doit statuer sur la responsabilité pénale et l’éradication des volatiles reprenant l’hymne du Troisième Reich scandé par l’unité SS qui s’entraînait en ces bois. Chavirant debout, le capitaine se prend au jeu absurde dont personne ne maîtrise les règles. A travers un océan de décombres et «une forêt plus dense que toutes celles des contes de Grimm», Jean-Yves Jouannais signe un court roman kafkaïen à l’élégance méticuleuse. On siffle d’une traite cet alcool fort dont les éclats scintillent de puissante littérature. Superbe!
F.DE.