Manchette, roi du polar made in France

"Le polar, ça me parle parce que plus franc, racontait Jean-Patrick Manchette. Alors qu'on raconte sa petite histoire polareuse avec plein de coups de feu, on est en train de travailler le texte et personne ne le sait." © DR
Philippe Manche Journaliste

La sortie d’une multitude d’ouvrages consacrés à Jean-Patrick Manchette, décédé il y a 25 ans, offre une nouvelle lecture de l’oeuvre de l’un des écrivains français les plus importants du XXe siècle, en prise directe avec l’émotion du monde.

Se plonger, à une vingtaine de piges, dans les romans de celui qui révolutionna le polar au mitan des années 70 revient à écouter le jazz West Coast dont était friand l’auteur de Fatale, La Position du tireur couché ou Le Petit Bleu de la côte ouest, au même âge. Relire Jean-Patrick Manchette aujourd’hui, c’est en saisir toute la moelle au travers de, par exemple, ce Petit bleu de la côte ouest -un cadre commercial témoin d’un meurtre poursuivi par des tueurs à gages- et mesurer le sous-texte sociétal du roman qui évoque le malaise existentiel du personnage principal, Georges Gerfaut.

C’est du pareil au même avec les disques de Gerry Mulligan, Dave Brubeck ou Woody Herman, si votre adolescence a été bercée par The Clash. Des décennies sont nécessaires pour décrypter, écouter et savourer la complexité des arrangements derrière une apparente fluidité, une quasi désarmante simplicité.

Les dix néo-polars pour la Série Noire d’un Manchette qui aurait eu 77 ans le 3 juin dernier (il s’est éteint 1995) restent toujours aussi modernes. Secs et épurés. Pertinents dans le propos. Soit un regard singulier et bien à gauche sur la France des années Giscard et Mitterrand. C’est pour cette raison que les sorties de Lettres du mauvais tempsCorrespondance 1977-1995, de Play it again, Dupont! Chroniques ludiques 1978-1980 et de l’intégrale de ses chroniques de cinéma dans Charlie Hebdo (1979-1982) parue sous le titre Les Yeux de la momie sont indispensables. Pour essayer de comprendre et d’assembler le puzzle Manchette en acceptant qu’une ou deux pièces se seront fait la malle. Il est scénariste pour la télévision et le cinéma, adapté au grand écran par Claude Chabrol, Jacques Deray, Yves Boisset ou Alain Delon. Manchette traduit également Ross Thomas, Donald Westlake ou Robin Cook. Il est critique, polémiste, visionnaire, fan de jazz, il joue « très mal » du sax alto, est fondu de cinéma américain, de littérature et passionné par les jeux de l’esprit. Liste non-exhaustive!

L’explication de cette curiosité intellectuelle, de cette vivacité d’esprit, de cet appétit insatiable pour différentes formes fait sens au regard de la culture classique que Jean-Patrick Manchette cultive lors de sa scolarité parisienne même s’il naît à Marseille, le 19 décembre 1942. Ses parents caressent le rêve de voir leur minot embrasser une carrière d’enseignant mais déchantent aussi sec.

Manchette et son légendaire fume-cigarette.
Manchette et son légendaire fume-cigarette.© Jacques Robert / Gallimard

Lettres classiques, jazz et western

« Ses parents étaient d’anciens prolos embourgeoisés, éclaire Doug Headline, Tristan Manchette pour l’état civil, et fiston de l’écrivain. Il a vite arrêté l’École Normale Supérieure parce que ça le faisait vraiment chier. Par contre, pendant ses années de formation, au Lycée Henry IV, un établissement parisien élitiste dans le 5e arrondissement pour les élèves les plus brillants, il a affiné son intelligence et sa culture et s’est pris de passion pour les lettres classiques. Du coup, tout au long de sa vie, il n’a jamais cessé de lire des choses que peu de gens lisent encore comme les Sermons de Bossuet, le Prince de Ligne et la littérature du XIXe avec Flaubert, notamment. »

Jean-Patrick Manchette grandit dans la France des années 50. Une période que sa progéniture décrit comme « plate et austère ». Les romanciers populaires s’appellent Jean-Paul Sartre, Gilbert Cesbron ou Guy des Cars mais le futur auteur de Morgue pleine n’en démord pas. C’est la grande littérature qui l’enthousiasme. Un peu plus tard, seulement le polar et la SF trouvent grâce à ses yeux. « À la vue du contexte de l’époque, il s’est passionné pour les formes américaines: le jazz, le western, comme pas mal de jeunes de sa génération, poursuit le digne fils du daron puisque Doug Headline est aussi scénariste, réalisateur et traducteur. Mon père est la somme de ces deux couches superposées. Les lettres classiques et un engouement pour des choses plus modernes qui ont finalement cassé les codes de la bonne vieille France de l’époque. » S’ajoute à ces « deux couches » une conscience politique aussi tranchante que la lame d’un samouraï. Le jeune Manchette a 18 ans au début de la guerre d’Algérie. Jean-Patrick signe ses premiers textes dans La Voie communiste, un « canard très à gauche », précise Doug Headline.

Avant de revenir sur les ouvrages précités sans compter la réédition en Série Noire de son premier roman L’Affaire N’Gustro attendue pour ce 2 juillet, écoutons ce que Manchette nous dit sur le polar lors d’un rare et exceptionnel entretien accordé à une chaîne de télévision, disponible sur le site de l’INA.

« Le polar, ça me parle parce que plus franc, raconte un Jean-Patrick à la coule, son légendaire fume-cigarette entre les doigts. On s’avance en disant: « Je suis de la littérature alimentaire ». Et ça permet à ce moment-là de contourner l’adversaire et au lieu d’être un malheureux écrivain d’art qui est traqué par les questions du marché, on est un minable auteur de polar, rien qu’un auteur de polar. Et puis, en secret, pendant qu’on raconte sa petite histoire polareuse avec plein de coups de feu et tout ça, on est en train de travailler sur le texte et personne ne le sait. »

Manchette, roi du polar made in France

L’atelier du romancier

Ces Lettres du mauvais temps sont euphorisantes parce qu’« on entre vraiment dans l’atelier du romancier », explique Nicolas Le Flahec, professeur agrégé de lettres à l’Université de Bordeaux qui a participé à l’ouvrage. De fait, on découvre à travers des échanges passionnés et articulés avec Donald Westlake, James Ellroy, Jean Echenoz, Robin Cook, Michel Ciment, Philippe Labro mais aussi des anonymes, l’homme libre, intègre, humble, chaleureux, généreux qu’il était, à l’opposé de l’image fausse d’un « théoricien froid et cassant », pour paraphraser Nicolas Le Flahec. Manchette emprunte l’esprit des situationnistes de Guy Debord, fait des détournements, des collages, des ellipses tout en retombant à chaque fois sur ses pattes avec la souplesse et l’agilité d’un félin. Ces lettres référentielles jalonnées de titres de films, de livres sont un portrait de la France de l’époque. Nicolas Le Flahec, qui planche toujours sur une thèse intitulée Manchette: une écriture de la dissonance, analyse l’ADN du romancier de la sorte:  » Il a trouvé une forme dans son écriture qui lui permet de raconter les dissonances du monde. Et son écriture, elle-même, devient dissonante parce qu’il joue sur les décalages, les ruptures de tons, argumente-t-il. Il y a des passages extrêmement calmes et d’autres où ça s’emballe brutalement. Tout ce qui en fait un peu une écriture agitée. » Cette « écriture agitée », on la retrouve aussi et fort logiquement dans ces 213 lettres que comprend cette belle brique de plus de 500 pages. Jusqu’à un émouvant épilogue où Manchette, six mois avant sa mort, accepte de répondre à un questionnaire d’une enseignante du lycée professionnel de Chardeuil (Dordogne), Madame Cavenelle. « Je n’ai pas trouvé votre lettre longue, répond Manchette en guise de conclusion. Mes réponses le sont peut-être. Mais je les trouve, comme on dit, un peu courtes. J’ai fait de mon mieux. Je vous salue. »

Pas tout de suite Jean-Patrick, pas tout de suite! Il y a encore tant à dire, à écrire, à partager, savez-vous. Comme votre passion pour les jeux de l’esprit chroniqués avec toujours autant de brio et joliment illustrée dans vos Chroniques ludiques entre 1978 et 1980 à la grande époque du Métal Hurlant cornaqué par Jean-Pierre Dionnet. Chroniques signées Général-Baron Staff que l’enfant du rock Philippe Manoeuvre présentait de la sorte dans le numéro 34 du mensuel. « Le Général-Baron Staff, pseudo cachant un célèbre écrivain policier de la Nouvelle vogue, pas ADG, l’autre, chaque mois désormais, étudiera les jeux les plus cons de la Galaxie et en profitera pour verser un sournois vitriol sur la Phrance éternelle… » Vous y abordez le go , le wargame Starship Troopers et les échecs, avec à chaque fois de formidables diversions. Pour votre fils, cette passion pour les jeux de l’esprit reste inexpliquée. Il nous dit pourtant qu’il vous a toujours connu jouer. Et que vous lui mettiez des roustes aux échecs. Vous avez rejoint un club d’échecs et combattu par correspondance. Vous avez aussi adressé un courrier au grand maître russe vivant en France, Lev Polougaïevsky (décédé à Paris le 30 août 1995, NDLR), où vous écrivez noir sur blanc que les échecs sont une forme d’art. « Il jouait tout le temps, se rappelle Doug. À l’inverse des jeux de hasard qui ne l’intéressaient pas, tout ce qui touchait au travail de l’esprit le passionnait. »

De votre période Charlie Hebdo, Doug Headline se rappelle surtout que la contrainte de livrer un texte chaque semaine était un peu « too much » pour vous. Reste qu’après avoir lu Les Yeux de la momie, le lecteur a juste envie de revoir, au hasard, l’intégrale d’Orson Welles et de John Ford. Sur ce, c’est nous qui vous saluons.

Lettres du mauvais temps. Correspondance 1977-1995, éditions La Table Ronde, 538 pages.

Play it again, Dupont! Chroniques ludiques 1978-1980, éditions La Table Ronde, 150 pages.

Les Yeux de la momie, Nouvelles Éditions Wombat, 484 pages.

L’Affaire N’Gustro, éditions Gallimard/Série Noire, 224 pages.

Ce qu’ils doivent à Manchette

Manchette, roi du polar made in France

Hervé Le Corre

Auteur de Dans l’ombre du brasier, éditions Rivages/Noir.

« Un (beau) jour, un ami m’a mis entre les mains Le Petit Bleu de la côte ouest, lu dans la journée qui a suivi. À 22 ans, lire dans ces 170 pages son premier polar revient à être, jeune chien stupide, confronté au terrier secret d’une espèce nouvelle de gibier. On le sent mais on ne le voit pas, on tend l’oreille mais on n’entend rien. C’est plus tard, le relisant, explorant mieux l’archipel imaginaire de son oeuvre, que j’ai pu accoster vraiment ces rivages d’une éclatante noirceur. Et l’idée d’écrire, aussi (pourquoi pas moi?, se dit l’idiot admirant l’acrobate) m’est venue. Grâce à Manchette. Rêve du chien sous les constellations. »

Manchette, roi du polar made in France

Pascal Dessaint

Auteur de Vers la beauté, toujours!, éditions Salamandre.

« J’ai lu Chandler avant Manchette, tardivement. Si parfois on m’inscrit aujourd’hui dans l’héritage, c’est, je pense, moins pour le style que par ce souci, cette volonté de critique sociale que Manchette prônait. L’écriture béhavioriste, je la pratique mais pas en toutes circonstances. Révéler les personnages par le comportement, oui… Cependant, je me sens plus proche d’auteurs à l’écriture « plus ample ». À la vérité, j’ai moins lu Manchette romancier que Manchette essayiste. Quelle intelligence à cet endroit! Au même titre que Michel Lebrun, Jean-Patrick Manchette a participé à donner au polar ses lettres de noblesse. »

Manchette, roi du polar made in France

Frédéric Paulin

Auteur de La Fabrique de la terreur, éditions Agullo/Noir.

« La vie imite l’art. » Cette assertion de Griffu (BD dessinée par Tardi sur un scénario de Manchette, NDLR) résume peut-être l’oeuvre de Manchette. Quelques mots caustiques donnant une vue d’ensemble d’une situation désespérée, mais non dénuée de panache. Encore faudrait-il, pour saisir l’apport de l’oeuvre de Manchette au roman noir, parler de l’ambition démesurée et sans doute impertinente de l’auteur, d’expliquer un monde qui va mal et de répondre à cette question: « Comment en est-on arrivé là ? » Avec Manchette, on réalise vite que certaines questions n’ont pas de réponse. Voilà son apport à la littérature. Car souvent la vie imite le roman noir. »

Manchette, roi du polar made in France

Marin Ledun

Auteur d’Aucune bête, éditions in8.

« Néo-polar manchettien », l’étiquette sonne comme une injonction. Comme s’il était impossible d’écrire un polar sans se positionner vis-à-vis de son oeuvre. Manchette n’a jamais cessé de se renouveler, roman après roman, d’affiner sa manière d’écrire et de remettre en question son propre travail, au regard de la production des classiques et de ses contemporains, de Madame Bovary de Flaubert à Un tueur sur la route d’Ellroy. D’une certaine manière, il ne nous dit rien d’autre que ceci: la fonction politique et subversive du roman noir réside dans l’inventivité stylistique. En cela, Manchette est résolument moderne et indispensable. »

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