[le livre de la semaine] Une lune tatouée sur la main gauche, de Rodolphe Barry

Laurent Raphaël
Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Entre réalité et fiction, un portrait captivant de Sam Shepard, star (malgré lui) du cinéma et icône torturée de la contre-culture.

« Si la légende est plus belle que l’histoire, imprimez la légende« , dixit L’homme qui tua Liberty Valance. Rodolphe Barry en a fait sa devise. Dans ses biographies romancées, vies réelle et rêvée se marient comme le blanc d’oeuf au chocolat fondu pour former une mousse narrative onctueuse. Après Raymond Carver (Devenir Carver) et James Agee (Honorer la fureur), le Français s’attaque à un autre monument de la (contre-)culture pour clôturer sa trilogie américaine: Sam Shepard. Petite nouveauté: il se met lui-même en scène, pistant son modèle dans les méandres du passé et de témoignages authentiques ou inventés plus vrais que nature.

Disparu en 2017 en quasi-ermite dans son ranch isolé du Kentucky où il vivait entouré de ses chevaux et de ses souvenirs, le plus loin possible du tumulte de la ville, Shepard aura marqué son époque en y semant frénétiquement pièces de théâtre (comme L’Enfant enfoui, prix Pulitzer en 1979), scénarios (pour Michelangelo Antonioni, Wim Wenders ou encore Robert Altman), chroniques, récits (notamment de la tournée dingo Rolling Thunder de Bob Dylan -le « Jesus rock’n’roll à la bouche de cow-boy« , comme il le décrivait- en 1977), nouvelles et romans. Et en prêtant bien sûr aussi au cinéma sa silhouette longiligne et son regard impénétrable pour quelques-uns de ces rôles qui vous mythifient sur place, à commencer par celui du pilote kamikaze dans L’Étoffe des héros de Philip Kaufman.

Un esprit libre et torturé

L’homme derrière l’artiste exigeant et entier est pourtant resté une énigme. D’autant plus insaisissable qu’il a toujours fui les médias, les projecteurs, les mondanités, ne desserrant la mâchoire que dans l’intimité d’amitiés indéfectibles et éloignées du show-biz, que ce soit avec Patti Smith dans l’effervescence du New York underground des années 70, quand ses premières pièces à l’os électrisent l’avant-garde, juste après avoir renoncé la mort dans l’âme à une carrière de batteur, ou avec Johnny Dark, frère d’âme et source inépuisable d’anecdotes pour le vrai-faux biographe avec lequel il s’entretient durant des nuits entières au téléphone (à moins que ce ne soit encore un ingénieux tour de passe-passe littéraire).

Shepard s’est bien sûr dévoilé, mais de façon métaphorique et extrême, à travers son abondante production littéraire hantée par la noirceur, le chaos et les familles déglinguées, en un écho perturbant à une enfance piétinée par un père alcoolique et violent le laissant à jamais meurtri.

« Parler de son travail, c’est un peu comme éventer une bouteille de vin, Tout ça doit rester mystérieux, et à ses propres yeux d’abord« , note Rodolphe Barry en marge d’une rencontre imaginaire avec cet esprit libre qui n’acceptait de tourner que pour renflouer les caisses d’une vie vouée à l’instant présent et à l’écriture fiévreuse, creuset de ses angoisses et ses démons.

Le livre ne se contente pas de dérouler le fil chronologique et tumultueux des événements, il capte l’atmosphère -les nuits d’ivresse, les silences, les emballements du coeur (avec Jessica Lange), les douloureuses introspections…- dans des scènes magistrales qui dilatent le temps, et jalonne de dialogues étincelants ce road trip baigné d’expressionnisme, plus juste, plus « vrai » probablement que n’importe quel portrait s’en tenant à la vérité, rien que la vérité. Pour sûr, Sam Shepard aurait apprécié cet hommage dégraissé. Il aurait peut-être même daigné en interpréter le premier rôle…

Une lune tatouée sur la main gauche

Roman. De Rodolphe Barry, éditions Finitude, 320 pages. ****(*)

[le livre de la semaine] Une lune tatouée sur la main gauche, de Rodolphe Barry

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