[le livre de la semaine] Johanne, de Marc Graciano: chanson de geste

Anne-Lise Remacle Journaliste

Entre western en ritournelles merveilleuses et mots d’antan, Marc Graciano rend tangible le périple de Johanne (d’Arc) depuis l’enfance jusqu’à Chinon.

Quiconque a déjà -depuis le radical et déjà médiévalisant Liberté dans la montagne en 2013- ouvert un livre de Marc Graciano sait qu’il doit s’attendre à une expérience de lecture rare, aussi désarçonnante et labyrinthique de prime abord qu’éblouissante dès qu’on s’en donne le temps. Johanne, épopée âpre et hypnotique, ne fait en ça pas exception. Déployé sur treize tableaux depuis l’enfance paysanne et lucide de Johannette à Domrémy (« elle avait déjà sur le monde une pensée claire quoique n’étant qu’une fillette« ) jusqu’à son arrivée à Chinon (où s’est retiré le dauphin Charles qu’elle mènera au trône), le roman est construit en litanies enchâssées, chacun des chapitres ne constituant qu’une phrase unique, un morceau de bravoure à traverser à gué. C’est en conteur omnipotent que se positionne l’auteur, par l’intermédiaire de l’ancien chambellan du duc de Lorraine, personnage errant accueilli auprès de l’âtre des parents de Johanne. Cet homme énigmatique, à la prédication intense, décroche des couches de son manteau une kyrielle de médailles pour appuyer ses histoires tantôt édifiantes, tantôt terrifiantes, devant la famille harponnée à ses dires. De la même manière prestidigitatrice, Graciano sertit ses adjectifs, réactive la puissance d’un lexique rare ou oublié. Il tresse animisme et religion chrétienne, envolées ornithologiques (comme dans son court texte Le Sacret, il magnifie chaque espèce) ou affres des martyrs. S’il place d’emblée sa Johanne sous les auspices incantatoires de la croyance et du langage, c’est pour mieux armer cette pastourette prédestinée sur le terrain de l’action et de l’Histoire dans les tableaux suivants.

Chancellements

Le jeune page de la troupe prend alors le relais du récit. C’est une habile façon de nous faire ressentir in vivo la ferveur collective et l’esprit d’équité d’hommes aspirés dans le sillon exceptionnel de celle qui se muera en sainte guerrière au fil du chemin, non sans devoir faire quelques apprentissages à la dure. Le chapitre Le Massacre, hanté par un incendie de ferme et un charnier humain, fait ressurgir les stigmates d’une violence patente (motif obsessionnel et toujours en question chez l’auteur), ancrée de tout temps, « comme si Johanne avait vu et compris […] que le Mal rôde partout dans le Monde et qu’il est une partie du Monde« . Interrogée au tréfonds dans sa foi, la jeune femme n’a alors que ses intarissables larmes et un corps vacillant à offrir en riposte. Par-delà le risque d’héroïsation, le roman crée dans son flux effervescent des respirations pour exposer les failles d’une figure dont on pensait, à tort, déjà tout savoir. Attaché au vivant sous toutes ses formes, Marc Graciano n’oublie jamais l’âge et le territoire d’ancrage, simple et proche des bêtes, de sa protagoniste -cela ne la rend que plus bouleversante.

Johanne

Roman. De Marc Graciano, éditions Le Tripode, 304 pages. ****(*)

[le livre de la semaine] Johanne, de Marc Graciano: chanson de geste

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