Des gants et des plumes: quand la littérature tutoie la boxe

Le boxeur Stanley Ketchel était surnommé "l'assassin du Michigan". © GETTY IMAGES
Philippe Manche Journaliste

Jack London, Joyce Carol Oates, Norman Mailer, Patrice Lelorain et tant d’autres ont écrit ou écrivent sur le Noble Art. Pourquoi le cercle littéraire se la joue-t-il à tu et à toi avec la sphère pugilistique? Tentatives de réponses à l’occasion de la sortie de la biographie de James Carlos Blake consacrée au boxeur Stanley Ketchel.

Des grosses mandales dans la tronche. Une lèvre se fend. Un geyser de sang. Une pommette éclate. Encore du sang. Un oeil vire au bleu, emprunte toutes les couleurs à l’arc-en-ciel. Une arcade sourcilière explose. Toujours du sang. Des coups meurtriers à l’image de l’intégrale de Motörhead. Des hématomes. Gauche, droite! Gueule à terre. Des cris. De haine. De douleur. De joie. Des enchaînements aussi fulgurants qu’un solo de Neil Young. Des gouttelettes de sueur. Du tabac froid. L’odeur âcre de la marijuana. Le son de la cloche. Des corps d’ébène. Un duel à la mort. Une grâce insensée. Une beauté inouïe. Une violence animale. Oui. Trois fois oui. La boxe n’en finit pas de fasciner à l’image de ses héros excessifs et romanesques. On pense à Jack Johnson sapé comme un pimp en mode pré-Blaxploitation ou à Sugar Ray Robinson en prince de Harlem. À Louis, Liston, Ali, Monzon… Des trajectoires incroyables. Des destins hors norme. Pour une liste longue et inutile parce qu’exhaustive et dépassant les fantasmes les plus fous. Depuis des lunes, la boxe a toujours fricoté avec le monde de la nuit et de la margoulerie. Pègre, mafia, dope, jazz, putes, paris clandés, managers véreux… Tous les ingrédients réunis pour le plus poisseux des romans noirs.

Vecteur puissant

« La boxe a toujours véhiculé une image sulfureuse, explique Antoine Faure, journaliste à Lire Magazine Littéraire et gestionnaire du site 130livres.com qui contient une volée de chroniques et de podcasts brillants, drôles et mordants consacrés à la boxe. C’est la violence acceptable, un combat. Pour tous ces auteurs, c’est aussi une façon de s’encanailler, d’approcher des sujets qui fascinent et qui font peur. Culturellement, la boxe est un vecteur puissant. Quand vous regardez les combats de Mike Tyson, toutes les stars de l’époque sont au bord du ring. » C’est the place to be.

Pour Philippe Aronson, auteur d’un court et hypnotique roman consacré à Jack Johnson Un trou dans le ciel (éditions 10/18), « Les boxeurs sont des personnages flamboyants. Qui sont parfois des poètes. Ali se comparait à un papillon. Jack Johnson adorait l’opéra et la musique classique. Ce sont des gens très fragiles. Et des machines à création. Leur création, c’est ce combat où ils dansent, détruisent ou sont détruits. Si on parle encore de boxeurs comme Jack Johnson aujourd’hui et de leurs exploits, c’est parce que la légende demeure et c’est un défi pour un auteur de s’y frotter. Je pense qu’il y a une vraie mise en danger et quand vous écrivez, vous êtes votre propre adversaire. »

L'écrivain américain Norman Mailer en compagnie de Mohammed Ali.
L’écrivain américain Norman Mailer en compagnie de Mohammed Ali.

Symbolisme, réalisme et Histoire

Patrice Lelorain a, quant à lui, écrit l’essai biographique La Légende de Muhammad Ali mais surtout Quatre uppercuts (éditions La Table Ronde), prix Goncourt de la nouvelle en 2008 dont des extraits ont été lus au Blue Metropolis Festival de Montréal par -excusez du peu- Norman Mailer et Joyce Carol Oates. « J’écris sur ce qui me touche, raconte l’auteur du récent Dans les yeux de Jade (chez Albin Michel), mais c’est clair que le côté ange et démon est intéressant pour l’écrivain. Une partie des boxeurs sont de grands naïfs, souvent démunis affectivement. Ce ne sont pas que des voyous. Ils sont souvent entourés de personnages beaucoup plus sombres. Il y a beaucoup de postures déchirantes dans la boxe et je crois que si nous sommes nombreux à écrire dessus, c’est parce ça nous révulse et ça nous attire. Ensuite, la singularité d’un ouvrage quel qu’il soit, c’est le traitement, la vision, l’écriture. »

De fait, De la boxe de Joyce Carol Oates n’a pas le même angle que Le Combat du siècle de Norman Mailer ou que Vies et morts de Stanley Ketchel de James Carlos Blake. Antoine Faure voit dans cette littérature pugilistique, au sein de laquelle il faut absolument citer Lève ton gauche! de Frédéric Roux, « Trois familles qui ne sont pas étanches. Joyce Carol Oates travaille sur la dimension psychologique, héroïque et va chercher la métaphysique dans la boxe. Ensuite, on est dans le réalisme où on va nous montrer, au détail près, ce qu’est la vraie vie d’un boxeur, comment il apprend son art, comment il le maîtrise, mais sans en rajouter. Ce que cela coûte (éditions Monsieur Toussaint Louverture, NDLR) de W.C. Heinz est le prototype du réalisme pugilistique. James Carlos Blake, qui utilise la boxe pour faire de la perspective historique et raconter le début du XXe siècle via ce prisme-là et, forcément la question raciale, est dans la troisième famille. Entre symbolisme, réalisme et Histoire, il y a des allers et retours très riches dans une littérature qui ramène beaucoup aux États-Unis, coeur battant de ce sport. »

On terminera par un contre-exemple truculent et, comme souvent, tragique: Panama Al Brown d’Eduardo Arroyo (chez Grasset), contant le destin ô combien romanesque de ce boxeur panaméen, premier champion du monde d’origine hispanique et amant de Jean Cocteau, au coeur également du poignant documentaire Cocteau-Al Brown, le poète et le boxeur de François et Stephan Lévy-Kuentz en 2019. Comme quoi, ces étoiles (souvent) filantes continuent d’ensorceler.

Vies et morts de Stanley Ketchel

De James Carlos Blake, éditions Gallmeister, traduit de l’anglais (États-Unis) par Élie Robert-Nicoud, 384 pages. ****

Des gants et des plumes: quand la littérature tutoie la boxe

Inconnu au bataillon sauf d’une poignée d’aficionados, ce fils d’un père russe et d’une mère polonaise né Stanislaus Kiecal pour l’état civil, le 14 septembre 1886, est pourtant considéré comme l’un des meilleurs boxeurs de poids moyens de l’Histoire. Il fallait un grand storyteller pour s’y atteler tant sa trop courte vie (il est mort à 24 ans) est un roman en soi. Après avoir raconté la vie de gangster et de braqueur de banques de John Dillinger et de sa clique haute en couleur dans Handsome Harry, James Carlos Blake, très en verve, retrace le parcours de celui qui fut surnommé « l’assassin du Michigan » tout en ressuscitant avec fougue et panache -c’est l’un des intérêts de l’ouvrage- l’Amérique des pionniers, celle de la fin du XIXe siècle, début XXe.

Après une enfance pourrie à Grand Rapids (Michigan), Ketchel trace la route après avoir rossé un père violent et sillonne le pays comme « les vagabonds du rail » que décrit Jack London dans le roman du même nom. On retrouve d’ailleurs dans le dernier tiers de ce bouquin qui se dévore comme un thriller l’auteur de La Vallée de la Lune pas à son avantage lors d’une bamboche pas piquée des hannetons dans un joint avec Ketchel et Jack Johnson. Anecdotes croustillantes qu’on jurerait sorties d’une autobiographie de la plus décadente des rockstars, bastons dans les saloons d’une ville minière à la Deadwood et surtout des combats voire des pugilats qui virent Ketchel remporter 53 victoires dont 48 par K.O. sur 64 combats, rien ne manque! Ensuite et comme souvent, la fin de l’histoire s’apparente à un grand n’importe quoi parce qu’incapable de retrouver l’adrénaline des débuts sur le ring alors que le solide gaillard était toujours champion du monde. Fêtard invétéré doté aussi d’un insatiable appétit sexuel qui lui vaudra une déconvenue fatale alors qu’il avait mis toute sa famille à l’aise financièrement, Stanley Ketchel était ce qu’il convient d’appeler un sacré phénomène.

De la sueur et des larmes en quatre oeuvres

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L’ALBUM: A Tribute to Jack Johnson, de Miles Davis

Sorti aussi en 2003 sous le titre The Complete Jack Johnson Sessions avec l’intégrale des deux sessions qui ont servi au montage de l’album enregistré en 1970 alors que Miles Davis fusionne son jazz à grand renfort d’électricité, ce disque monstrueux est en fait la bande originale d’un documentaire que Bill Cayton consacra au premier Afro- Américain champion du monde de poids lourds en 1908. Fan de boxe, Miles a réuni un gang de tueurs (Herbie Hancock, Chick Corea, Dave Holland…) pour deux longues plages qui font l’effet d’un volcan en ébullition. Les frappes de Billy Cobham et Jack DeJohnette sont au diapason de la puissance phénoménale du boxeur. Quant à la guitare de John McLaughlin sur Right Off, on dirait du Hendrix.

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LE FILM: Raging Bull, de Martin Scorsese

C’est alors qu’il est en plein tournage du Parrain 2, en Sicile, que Robert De Niro découvre l’autobiographie de Jack LaMotta (sortie en français et en 2013 aux éditions 13e Note). Surnommé « le taureau du Bronx », le boxeur américain de poids moyens d’origine italienne connu pour ses matchs de folie contre Sugar Ray Robinson et Marcel Cerdan trouve en De Niro un interprète à la hauteur. Bob, qui remporta l’Oscar du meilleur acteur en 1981, a pris 30 kilos pour le rôle en quelques mois et livre une prestation pour le moins impressionnante. Cinématographiquement, Scorsese fait des merveilles de réalisme en utilisant une seule caméra qu’il place à l’intérieur du ring. Sans doute l’un des meilleurs films sur la boxe.

Des gants et des plumes: quand la littérature tutoie la boxe

LE ROMAN: Night Train, de Nick Tosches

Au vu de ses épiques et formidables biographies consacrées à Dean Martin (Dino, 1992) ou à Jerry Lee Lewis (Hellfire, 1982), on voyait mal quelqu’un d’autre que Nick Tosches s’attaquer au cas Sonny Liston, champion du monde des poids lourds en 1962. L’écrivain américain disparu il y a plus d’un an signe un roman crépusculaire porté par une écriture hantée à souhait, tout en s’appuyant sur des témoignages inédits, archives de la police, etc. Pas mieux qu’Hubert Selby Jr. pour décrire ce roman tragique se concluant sur un décès, à Las Vegas en 1970, qui suscite encore bien des questions: « Un livre fantastique sur une vie qui a commencé dans les ténèbres et n’a cessé de s’y enfoncer jusqu’à ce que la mort devienne la seule lumière possible. »

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LE POLAR: Le Roi du K.O., de Harry Crews

Sorti dans la mythique Série Noire en 1999, ce roman qui n’est pas à proprement parler un polar n’en reste pas moins l’un des bouquins les plus drôles, décalés, déjantés, originaux et surtout diablement touchants consacré au noble art. Jugez plutôt. Alors qu’Eugene Biggs affiche un palmarès remarquable de 72 victoires par K.O., sa mâchoire se brise. Désormais affublé d’une mâchoire de verre, le voilà obligé de fréquenter les boîtes underground de La Nouvelle-Orléans et toute sa faune de lascars, histoire de gagner sa croûte. Et de se produire sur scène avec lui-même comme seul adversaire et de s’auto-rouster pour se mettre K.O. devant un parterre de défoncés. Où l’on retrouve toute la fascination et la réelle affection de Harry Crews envers les freaks et les sans-grades.

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