« Chaque drogue a son genre littéraire de prédilection »

Cécile Guilbert: "Choisir un classement par type de psychotrope permet surtout de constater qu'il y a beaucoup plus de textes sur l'opium ou le cannabis et moins sur d'autres. Et d'expliquer pourquoi." © GETTY IMAGES
Philippe Manche Journaliste

Avec Écrits stupéfiants, fort de 300 textes signés par 210 auteurs, l’essayiste et romancière Cécile Guilbert propose une grisante histoire parallèle de la littérature via le prisme des drogues.

Mine de rien, Cécile Guilbert (Saint-Simon, ou l’encre de la subversion, Pour Guy Debord, Warhol Spirit…) aura mis huit années -avec quelques intervalles-, pour boucler cette anthologie unique en son genre qui associe drogues et littérature, et relit l’Histoire à travers ces auteurs qui en ont consommé pour des raisons affectives, dépressives, médicales ou autres. On picore joyeusement dans ces Écrits stupéfiants pour y découvrir des pépites souvent méconnues comme autant de témoignages d’époque. Rencontre avec une autrice aussi érudite qu’enthousiaste autour de quelques tasses de thé vert en fin de journée, dans le salon feutré d’un hôtel de la capitale.

On connaît bien sûr les classiques comme Baudelaire, Oscar Wilde, Henri Michaux ou Hubert Selby Jr. mais la plupart des auteurs recensés sont inconnus au bataillon. Parce que beaucoup d’entre eux ont disparu?

Et parce que ces auteurs inconnus n’étaient pas forcément bons, mais je ne me suis pas posé la question de la qualité. À partir du moment où je choisis un classement par type de psychotrope, ça permet surtout de constater qu’il y a beaucoup plus de textes sur l’opium ou le cannabis et moins sur d’autres. Et d’expliquer pourquoi. Quand on fait le distinguo entre ceux qui savent de quoi ils parlent et ceux qui ne connaissent pas les effets mais qui ont voulu intégrer la drogue dans leurs écrits parce que c’était à la mode, ça offre une histoire différente à chaque fois. Et puis, lire des textes de diverses qualités permet d’exercer son esprit critique.

L’approche pédagogique et ludique de l’ouvrage s’est imposée naturellement?

C’est important de situer tous les textes dans les oeuvres, le contexte; surtout quand les auteurs ne sont pas connus. Et même pour les écrivains connus, il faut toujours resituer. Il m’a semblé qu’il fallait dresser cette histoire culturelle, thérapeutique, festive, littéraire de chaque drogue pour voir dans quel contexte s’inséraient les auteurs que j’avais choisis. Même si l’objet de ce livre est axé sur la littérature, il y a tout un sous-texte, une histoire sociale, politique, répressive. Il y a des époques où les drogues n’étaient pas toutes réprimées. Aujourd’hui, elles le sont toutes.

Vous nous apprenez que la présence de l’opium dans la littérature est la conséquence du colonialisme. Pourquoi?

L’imaginaire oriental a toujours séduit par son esthétisme et son raffinement. Et l’opium se prête bien à cet imaginaire. De fait, une partie de la littérature de l’opium vient des colonies françaises. De tous ces fonctionnaires, cadres de l’administration ou militaires devenus auteurs parce qu’ils ont découvert l’opium. Ils deviennent écrivants en expérimentant les fumeries d’opium, ouvrant la voie à une catégorie spécifique d’opiomanes coloniaux. Ceci dit, il a existé par la suite des fumeries d’opium dans les années 10 et 20, en Europe; à Paris ou à Londres. Dickens, Conan Doyle, Oscar Wilde s’en emparent parce que le thème est pittoresque, frappe les imaginations et le roman d’aventures joue sur ces ressorts.

Ensuite, les fumeries d’opium disparaissent et la cocaïne prend le relais dans les années 20 parce que l’époque change et d’autres imaginaires prennent place. Avec des écrivains qui dépendent de cette époque, de ce contexte…

Cécile Guilbert:
Cécile Guilbert: « Ce qui est difficile à décrire en littérature, ce sont les sensations. »© NICOLAS GUILBERT

À chaque drogue son époque, dites-vous, et son genre littéraire. L’héroïne, sans surprise, donne des écrits plus trash, avec cette image de déchéance associée au junkie…

Il y a aussi de sublimes contre-exemples puisque des héroïnomanes ont essayé de montrer la souveraineté de cette prise de drogue sans en faire quelque chose de trash. Comme Bertrand Delcour et ses Rêveries d’un toxicomane solitaire. Yves Salgues, aussi. Et Alexander Trocchi et Le Livre de Caïn, qui est un très beau livre assumé. Ce sont quelques exceptions parce que le récit d’héroïnomanie est plutôt monotone en général à cause de son côté trash.

Parce que ce n’est pas glamour?

Ce n’est même pas la question de savoir si c’est glamour ou pas. La seule drogue qui était peut-être glamour, c’est la cocaïne des yuppies à New York dans les années 80… Une drogue qui est un lubrifiant du capitalisme d’une certaine façon. On sait aujourd’hui qu’avec le narcotrafic, le système planétaire repose en partie sur l’économie de la cocaïne. La question est de savoir qui a assez de talent littéraire pour nous faire pénétrer dans une expérience singulière qui va livrer esthétiquement quelque chose de fort. Par exemple, Baudelaire, qui condamne le haschich, écrit des pages absolument géniales sur le haschich pour nous dire que finalement, c’est une drogue qu’il ne faut pas prendre. Au bout du compte, l’important c’est d’être ivre. C’est la phrase de Musset, on peut être « ivre de volupté, de tendresse et d’horreur« . L’important, c’est d’avoir une addiction qui vous grandit plutôt qu’une qui vous détruit.

Est-ce qu’il y a une drogue plus facile à décrire qu’une autre? Le LSD, par exemple?

Ce qui est difficile à décrire en littérature, ce sont les sensations. Qu’elles soient liées à la drogue, à l’amour physique ou à la gastronomie. C’est intime, compliqué, fugace et éphémère mais il n’y a pas de drogue plus compliquée à décrire qu’une autre. Comme toutes les drogues psychédéliques, le LSD, en général, donne lieu à de l’auto-observation. Les expériences autour de la mescaline des Michaux, Jünger, Édith Boissonnas ou Sartre l’ont été dans un contexte médical. Ce qu’ils vont écrire, ce sera des comptes rendus très détaillés.

© Robert Laffont

Dans le choix des textes, certains font l’apologie du produit en question quand d’autres écrits dénoncent leurs effets néfastes. Pour une question d’équilibre?

Qu’importe ce que nous disent les pharmacologues, il y a autant de descriptions d’effets qu’il y a d’individualités sauf pour certaines drogues, comme la mescaline, qui provoquent toujours plus ou moins les mêmes phénomènes visuels. Quels que soient votre culture, votre état, votre personnalité, vous verrez un certain nombre de ces phénomènes. Les gens n’écrivent pas leurs expériences d’opium sous opium, par exemple. Ils écrivent après coup. Il n’y a que quand on prend des psychostimulants qu’on écrit peut-être sous leur effet. Il ne faut pas oublier le travail littéraire pour retranscrire l’expérience. Il crée une distorsion qui produit beaucoup de fiction: les fictions de la drogue. Et puis, certaines drogues sont thérapeutiques. Celui qui prend de la morphine parce qu’il souffre de l’âme et du corps aura tendance à écrire le récit de sa déchéance, comme un héroïnomane son journal intime dans lequel il reviendra sur les doses qu’il prend et sur sa souffrance.

Sans avoir classé les substances par famille, je ne me serais pas rendu compte que la morphinomanie provoquait souvent des journaux d’addiction, que l’opium provoquait des pages extrêmement lyriques, poétiques, divines. Comme je le disais, chaque drogue a plus ou moins son genre littéraire de prédilection, des tendances se dessinent.

Qu’est-ce qui relie ces 210 auteurs? Leur liberté d’esprit?

Il y a un côté aventureux, aventurier de l’esprit même si les motivations sont très différentes. Il y a une forme de courage. Ça nous apprend quelque chose qu’on sait déjà: la drogue ne rend pas génial, elle ne donnera jamais de talent à qui n’en possède pas d’abord. J’ai découvert des gens extraordinaires en cours de route, des illuministes, des gens qui ont pris des drogues pour des tas de raisons.

L’usage de la drogue est universel. Il concerne tous les continents et tous les peuples pour des raisons diverses. Mais l’exploration de l’imaginaire des drogues en littérature est une affaire relativement circonscrite. Elle commence fin XVIIIe et s’arrête à la fin du XXe siècle. Est-ce qu’il n’y a plus assez de bons écrivains pour parler de cette question-là ou est-ce que les bons n’ont pas envie de parler de ça? Il y a plein de raisons possibles mais je trouve que l’imaginaire des drogues est assez clôturé. Max Milner écrit dans son livre L’Imaginaire des drogues que c’est Michaux qui clôture l’histoire. On peut aller plus loin mais Michaux est sans doute l’auteur le plus riche et le plus complet sur l’ensemble de toutes les drogues. Parce qu’il en a fait un vrai projet littéraire.

Écrits stupéfiants, de Cécile Guilbert, éditions Robert Laffont/Bouquins, 1440 pages. ****

Extraits sous influences

CANNABIS. Théo Varlet (1878-1938): Note d’agonie à deux

« Tourbillon hallucinatoire. Délocalisation. Je ne reconnais plus ce qui m’entoure. Ma droite devient ma gauche. C’est-à-dire que chacune des molécules qui me composent a pirouetté sur elle-même. Il s’est produit en moi un cataclysme intime, un subit renversement de polarité.

Tout en essayant de sonder ce mystère, je me promène, boitant et butant, les jambes mi-paralysées. Je formule… et je sens comme une réalité: « J’ai les pieds en caoutchouc. » C’est horrible. »

OPIUM. Fernando Pessoa (1888-1935): Opium à bord

« C’est de l’opium avant tout que mon âme est malade/Ressentir la vie vous étiole et rend convalescent.

Moi, je vais chercher dans l’opium qui console/Un Orient à l’orient de l’Orient.

Cette vie du bord va finir par me tuer/Ce sont des jours où je n’ai que fièvre dans la tête.

Et j’ai beau chercher à me rendre malade/J’ai perdu le ressort qui pourrait m’ajuster. »

COCAÏNE. Gottfried Benn (1886-1956): Cocaïne

« Tu me donnes l’effritement du moi, le doux/le profondément désiré: déjà ma gorge est âpre/déjà le son étranger est aux soubassements/des formes non mentionnées de mon moi.

Non plus l’outil qui est sorti du fourreau/maternel pour faire ouvrage çà et là/et cogner son métal-: enfoncé dans la lande/où reposent les collines de formes à peine dévoilées!

Moi effrité -ô abcès ouvert et sucé/fièvre dispersée, défense doucement éclatée-;/écoute, ô écoule-toi, donne naissance/ventre qui saigne, au dé-formé. »

HÉROÏNE. Nelson Algren (1909-1981): L’Homme au bras d’or

« La matière liquéfiée, il prit d’une main la seringue et le tube, et de l’autre empoigna franchement le bras inerte qu’il manoeuvra comme un levier de pompe. Frankie lui laissait balancer son bras comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre. Maintenant, le froid remontait de l’intérieur: un froid décoloré qui s’étendait par l’estomac, le foie et les soufflets, jusqu’au coeur, comme un gaz inodore. Pour durcir le cerveau lui-même et le congeler sous son contact glacial. »

Partner Content