Je me suis lancé dans la série Watchmen par curiosité, m'attendant surtout à hurler, à soupirer et à vite arrêter le supplice. Cinq épisodes plus tard, je suis accro. Certes, ça peut toujours soudainement déraper. Certes, vu le pedigree du showrunner Damon Lindelof (Lost, Star Trek: Into Darkness, Prometheus...), à cinq épisodes de la fin, il n'est pas trop tard pour que ça vire encore dans la crétinerie absolue. Mais jusqu'ici, tout va bien. Jusqu'ici, c'est plutôt troublant, assez malin et surtout très couillu. Carrément intransigeant même. Parce qu'il ne faut pas seulement avoir lu la bédé de 1986 pour avoir la moindre chance de comprendre quoi que ce soit à cette série. Il faut bien la connaître. Fort bien la connaître, même. Watchmen ne vous prend jamais par la main pour vous expliquer cet univers et ses détails. Vous êtes censés connaître cet univers. En appréhender les enjeux, vous rendre compte comment cette réalité parallèle a évolué. Il vous faut saisir des allusions à des personnages des bouquins qui n'apparaissent pas, même en flashbacks, dans la série. De temps à autre, il y pleut des calamars. Si vous avez lu Watchmen, vous savez ce que ce que cela implique: du lourd. Si vous ne l'avez pas lu et n'en connaissez même que l'adaptation cinématographique de Zack Snyder, où il n'est jamais question de calamars, ça va au contraire vous paraître gratuitement bizarre, complètement con ou simplement incompréhensible.

Watchmen n'a donc pas peur de perdre son public et moi-même, au bout de cinq épisodes, je n'ai toujours pas la moindre idée vers quoi tout cela nous mène. Je ne suis même pas sûr de ce qui se trame, ni de ce que ça raconte. L'ambiance est sombre et sale, il y a des vaches qui se prennent des balles perdues. Certains dialogues sont brillants et il y a un type qui s'enduit de lubrifiant pour fuir via une bouche d'égout. Le jeu d'acteur est parfois approximatif, la techno de Trent Reznor et Atticus Ross juste géniale et il y a des ballons de basket qui se téléportent d'une pièce à l'autre. Je n'ai pas la moindre idée de comment tout cela va être relié et j'ai peur que cela se termine en eau de boudin. Mais ça n'en reste pas moins fascinant et mystérieux. Il y a même quelques idées vraiment géniales, comme celle voulant que le journal de Rorschach, objet de la plus haute importance à la fin de la bande dessinée, soit totalement déconsidéré dans la série, sauf par l'extrême droite conspirationniste.

Raciste, homophobe, misogyne, psychopathe

Rorschach, parlons-en. Pour beaucoup de lecteurs, c'est lui, le véritable héros de la bande dessinée. C'est pourtant le plus détraqué, le plus violent. Un personnage raciste, homophobe, misogyne, psychopathe. Il se nourrit mal, ne se lave pas et il pue. À la fin de l'histoire originelle, son intransigeance menace la fragile paix mondiale. Il est connu que Rorschach s'inspire de deux personnages créés à la fin des années 60, Mr. A et The Question, dont il est une parodie. Ces deux détectives violents avaient été imaginés par Steve Dikto avec une drôle d'idée politique derrière l'oreille: prêcher l'objectivisme de Ayn Rand, la grande figure du libertarianisme, via des histoires dessinées de détectives masqués. Alan Moore, le scénariste des Watchmen, admirait le talent de Dikto. Mais il est notoire qu'il n'avait que du dédain pour ses idées, parmi lesquelles le rejet de l'altruisme et la croyance intégriste dans les bienfaits du capitalisme le plus débridé. En interview, Moore a souvent dit estimer l'objectivisme "ridicule", dépassé, "un fantasme de suprémaciste blanc de la race dominante", "le genre d'idée qu'épousent les gens qui pensent secrètement faire partie de l'élite".

Watchmen étant aussi une oeuvre de déconstruction des clichés présents dans les bandes dessinées, il était dès lors logique que Moore s'attaque frontalement à ce genre de personnage soi-disant très moral mais pour qui il n'y a que le noir ou le blanc, le Bien ou le Mal, le capitalisme ou le communisme. Jamais de gris, jamais d'ambiguïtés morales, jamais de consensus politiques. Or, Watchmen est fondamentalement une oeuvre "grise", où il est principalement question de tuer 3 millions d'innocents pour éviter la guerre nucléaire. Dans la bande dessinée, c'est Rorschach qui mène l'enquête, celui que l'on suit et par lequel on entre dans l'histoire. Moore a donc tout fait pour le rendre antipathique et dégoûtant mais néanmoins, de nombreux fans considèrent toujours Rorschach comme le véritable héros de la bande dessinée: le plus pugnace, le moins moralement compromis, le plus... admirable.

Gourou pop d'extrême droite

L'anecdote est connue: Alan Moore a souvent été pris à partie par des fans qui lui ont confié s'être trouvés dans Rorschach. Qui lui ont dit que ce personnage avait été un modèle pour eux, qu'il les a aidés à clarifier leurs pensées. Moore s'est fâché avec certains de ces fans incapables de comprendre sa distanciation ou ne désirant pas la comprendre. Il en a été effrayé, aussi. À une époque comme la nôtre où l'on parle beaucoup de la responsabilité des auteurs, y compris quand cette responsabilité est très discutable, il y a de quoi. Moore, l'anarchiste humaniste, a créé un personnage fasciste et taré et celui-ci est devenu un modèle pour des mecs moralement perdus et potentiellement dangereux. Chuck Palahniuk a écrit un bouquin satirique, Fight Club, David Fincher l'a adapté en comédie noire dans la foulée et, 20 ans plus tard, Fight Club est une bible pour les masculinistes et le personnage de Tyler Durden un gourou pop d'extrême droite. Cette appropriation incontrôlée et incontrôlable est sans doute encore à l'oeuvre en ce moment même avec le Joker de Todd Philips: il était attendu que les gens soient fascinés par l'abîme psychologique que représente le personnage d'Arthur Fleck. Pas que celui-ci donne un coup de boost à des pulsions sociopathes. La responsabilité des auteurs - de scénarios, de chansons de rap, de tweets même -, qui balancent consciemment de l'huile sur le feu social est un débat important. Mais peut-on considérer Moore, Philips et Palahniuk responsables de quoi que ce soit quand leurs intentions de départ ont été complètement détournées par des gens sur lesquels ils n'ont aucun contrôle, dont ils ignoraient même l'existence et avec qui il leur semble impensable d'entretenir un dialogue?

Watchmen, la série, semble avoir pris les devants pour éviter ça et c'est sans doute le principal reproche que l'on peut lui faire. Comme dans la bédé, il n'y a (jusqu'ici) pas de "vrai" méchant, ni de véritable "gentil". Mais il est vrai que les personnages qui mènent l'enquête principale sont beaucoup moins troubles que Rorschach. Il s'agit de Sister Night, une femme noire jusqu'ici moralement irréprochable; de Laurie Blake, super-héroïne de la bédé devenue une agente du FBI simplement cynique, et de Looking Glass, un personnage certes un peu plus ambigu mais tout de même beaucoup plus correct que la bande de détraqués et de pervers imaginés par Moore dans les années 80. Les fans de Rorschach ont d'ailleurs déjà crié, sur Reddit notamment, à la trahison pure et simple et au "lavement politiquement correct" du concept Watchmen. Ce qui nous amène à un deuxième point important: les biais des grilles de lecture politisées. D'accord, Moore était dans les années 80 un auteur très politique et la série a beau se passer dans un univers parallèle où Robert Redford est président démocrate à vie, ce qu'on y présente est tout de même vachement proche de ce que pourrait être l'Amérique de Trump si celui-ci décroche un deuxième mandat. Mais...

Les biais des grilles de lecture politisées

Cela reste tout de même avant tout une histoire de super-héros zinzins dans un monde où il pleut des calamars et où un géant bleu passe ses journées sur Mars assis en lotus pendant que Jeremy Irons essaye de se sortir d'une prison cosmique qui ressemble à un décor de roman de Jane Austen. Dans l'ensemble, c'est une bonne histoire, il y a de bonnes idées. Ça divertit, ça amuse, ça effraye et ça fait même réfléchir. Mais est-ce si politique que ça? Ou alors, le côté politique est-il simplement utilisé comme ressort anxiogène ou même simple élément de décor? "Il y a des gens pour qui tout est politique, y compris la manière de poser son derrière sur la lunette des WC; et il y en a, dont je suis, qui n'envisagent pas leur existence de cette façon-là. Les premiers ne cessent de rabâcher aux seconds que ceux-ci font de la politique, même et surtout en ne croyant pas en faire (...) En résumé, ils veulent m'imposer une grille de lecture qui installe leur pouvoir", écrivait Philippe Lançon dans un récent billet de Charlie Hebdo qui a beaucoup tourné sur le Web ces derniers jours.

Lançon y évoque Polanski et J'accuse mais la tirade peut très bien s'appliquer aux Watchmen. Ou à n'importe quel autre produit de divertissement. Moi, je me fous que dans Watchmen l'enquête soit menée par un rouquin dégueulasse et sanguinaire ou par une femme noire perturbée néanmoins hautement capable. Ce qui m'importe, c'est que cette enquête ne soit pas une insulte à mon intelligence, comme disait Michael Corleone. Qu'elle aboutisse à quelque chose d'inattendu et de troublant, qu'elle reste cohérente. Il faut qu'elle me transporte, me fasse oublier l'état de mon compte en banque, les soucis professionnels, mes connards de voisins. Philippe Lançon terminait son billet sur Polanski en invitant "à prendre ses distances avec l'atmosphère sous pression de l'air du temps" et à apprécier le film J'accuse simplement pour ce qu'il est, en zappant donc tout ce qu'on lui greffe dessus. Certes, il ne faut pas non plus tomber dans le dandysme concon. Même si souvent exténuant, voire carrément lamentable, il est intéressant d'observer ce qui se greffe sur J'accuse et ce qui se greffe sur Watchmen. N'en demeure pas moins que moi, j'ai choisi de suivre Watchmen comme j'ai jadis choisi de suivre Les Sopranos et Breaking Bad. Parce que j'aime les oeuvres "grises", en fait. C'est aussi simple que ça. Et ça n'a, je pense, pas grand-chose à voir avec la politique ou même avec ma propre conscience politique. Cette dernière est en ce moment surtout impactée par Jan Jambon, Boris Johnson et Emmanuel Macron. Pas par des super-héros tristes, roux, noirs ou bleus. Et encore moins par des calamars qui tombent du ciel.