"J'espère que quand les gens vont voir un de mes films, ils sentent le temps comme une expérience en eux", disait-elle. Vivre le cinéma comme une expérience du temps qui passe en soi et donc voir, littéralement, le temps passer: c'est l'un des fondements de l'oeuvre de Chantal Akerman, immense cinéaste belge disparue à l'automne 2015. Dans le cadre de l'hommage qui lui sera rendu par le Festival Premiers Plans d'Angers au Forum des images, LaCinetek, site de vidéo à la demande dédié aux grands films de l'Histoire du cinéma, propose une vaste rétrospective de son travail en dix oeuvres essentielles, dont huit en version restaurée, augmentées de bonus exclusifs tournés en compagnie de proches et de connaisseurs, ainsi que d'archives télévisuelles issues des fonds de l'INA.
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"J'espère que quand les gens vont voir un de mes films, ils sentent le temps comme une expérience en eux", disait-elle. Vivre le cinéma comme une expérience du temps qui passe en soi et donc voir, littéralement, le temps passer: c'est l'un des fondements de l'oeuvre de Chantal Akerman, immense cinéaste belge disparue à l'automne 2015. Dans le cadre de l'hommage qui lui sera rendu par le Festival Premiers Plans d'Angers au Forum des images, LaCinetek, site de vidéo à la demande dédié aux grands films de l'Histoire du cinéma, propose une vaste rétrospective de son travail en dix oeuvres essentielles, dont huit en version restaurée, augmentées de bonus exclusifs tournés en compagnie de proches et de connaisseurs, ainsi que d'archives télévisuelles issues des fonds de l'INA. Akerman n'a encore que 18 ans quand, en 1968, elle réalise Saute ma ville, court métrage matriciel et anarchisant qui ouvre cette rétrospective. Elle s'y met elle-même en scène en jeune femme empressée et confuse qui chantonne son désespoir avant de se faire sauter au gaz dans son appartement bruxellois. Soutenu par André Delvaux, Saute ma ville constitue en quelque sorte le big bang de son oeuvre à venir. En treize minutes chrono, tout y est déjà, à l'état d'ébauche: l'ennui, la répétition, la détresse, l'aliénation du quotidien et des tâches ménagères, le besoin vital de libération, la révolte féministe latente et puis, bien sûr, le suicide... Six ans plus tard, la cinéaste poursuit sa mise à nu, au propre comme au figuré, dans Je, tu, il, elle, son premier long de fiction, réalisé dans la foulée de plusieurs courts et d'un séjour de deux ans à New York. Kamikaze et fauché, d'une radicale modernité, le film précise son goût pour un réalisme maniaque, proche de l'autofiction, la longueur des plans et l'étirement du temps. Cloîtrée dans sa chambre, Akerman (Je) écrit des lettres à quelqu'un (tu), apprend à connaître son corps et questionne ses espoirs en mangeant du sucre en poudre avant de croiser le chemin d'un routier (il), qu'elle masturbe et regarde se raser, puis de rejoindre une jeune femme (elle) à qui elle se donne dans une scène d'amour d'une désarmante impudeur, qui semble autant tenir de la lutte que de l'étreinte. "Entrez dans la danse, voyez comme on danse. Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez", enjoint, dans un chant enfantin, le générique de fin. À l'écoute de son désir, la jeune réalisatrice n'a sans doute jamais été aussi libre. L'année suivante, en 1975 donc, c'est le choc. Et la reconnaissance internationale. Avec Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, Chantal Akerman signe un film-manifeste destiné à faire date, l'un des plus importants de l'Histoire du cinéma. Dans un long et lent ballet désincarné, quasiment cérémonial, de gestes routiniers (voir, notamment, la fameuse scène d'épluchage des pommes de terre), elle capte le quotidien dénué de passion d'une veuve d'une quarantaine d'années (Delphine Seyrig) qui vit seule avec son fils et se prostitue. Plier, ranger, nettoyer, cuisiner, réchauffer, servir, débarrasser, trier, border, cirer, ouvrir et fermer une porte, allumer et éteindre une lumière... Formaliste hors-pair du déplaisir et de l'ennui, Akerman use de l'illusion du temps réel pour mettre en place la mécanique patiente d'un dérèglement qui couve. À propos de cette mise en images méticuleuse de l'aliénation domestique, la cinéaste déclarera: "C'est un film sur l'espace et le temps, et sur la façon d'organiser sa vie pour n'avoir aucun temps libre, pour ne pas se laisser submerger par l'angoisse et l'obsession de la mort." Se replonger dans Jeanne Dielman aujourd'hui, c'est aussi renouer avec le sens profond, la véritable raison d'être, anti-spectaculaire au possible, du plan-séquence, trop souvent dévoyé, ces dernières années, en outil d'épate pure, de performance tapageuse à la virtuosité en toc. L'ombre de sa mère adorée, rescapée des camps, planait d'évidence sur le personnage de Jeanne Dielman. En 1977, elle est au coeur de News from Home, par lettres interposées. Pour ce documentaire en forme de journal filmé, Chantal Akerman est retournée à New York afin de saisir la ville en travellings ou longs plans fixes, si caractéristiques de son cinéma, tandis qu'elle lit en voix off le courrier, anxieux et plaintif, que sa mère lui envoyait de Belgique quand elle y résidait au début de la décennie. Parfois, le texte, languide, à peine audible, est recouvert par les bruits de la mégapole, dont le visage dessine en creux ce qu'a pu être le quotidien de la jeune femme à cette époque. News from Home précède d'un an à peine la sortie de l'autre monumental chef-d'oeuvre fictionnel de la cinéaste, Les Rendez-vous d'Anna, avec Aurore Clément en alter ego pas même voilé d'Akerman (Chantal Anne Akerman indique son acte de naissance). Interrogeant la sexualité et l'identité féminines, le film met en scène une réalisatrice à la présence flottante partie présenter sa dernière oeuvre en date en Allemagne. Au gré des différentes rencontres qui rythment ses errances ferroviaires, la musique monotone des mots crée une espèce d'envoûtement, proche de l'hypnose, tandis que le recours incessant au surcadrage (des fenêtres-écrans à l'intérieur du cadre) semble vouloir traduire une idée d'enfermement profond, l'illusion d'ouvertures possibles où seuls le regard et l'esprit se projettent. Mais Chantal Akerman, ce n'est pas qu'un style inquiet proche de l'hyperréalisme atone ou de l'autofiction. C'est parfois même tout le contraire: le genre, l'artifice pur, pour dire la vérité de l'existence autrement. Avec Golden Eighties, en 1986, elle s'essaie ainsi par exemple à la comédie musicale à la Demy, mais dans les galeries de la Toison d'Or à Bruxelles. En partie chanté et dansé, ce huis clos chorégraphié et hyper coloré travaille le motif de la vitrine, de la surface clinquante, de manière très pop. Pourtant, on l'aura compris, il s'agit à nouveau beaucoup moins ici de réenchanter le monde que d'inviter à aller voir au-delà des apparences de cette prison dorée où règne l'éternelle confusion des sentiments. Coeurs consumés et corps consommés, pertes et profits: le constat est amer. Tout, au fond, a un prix dans cette immense galerie marchande où nous évoluons chaque jour. Comptant encore le documentaire D'Est (1993) ainsi que deux objets de télévision -le court métrage Lettre d'une cinéaste (1985) et le téléfilm L'Homme à la valise (1983), avec son travail si particulier sur le son-, la sélection rétrospective de LaCinetek se clôture idéalement sur La Captive, long métrage sorti dans les salles en 2000. Adaptation librement inspirée de La Prisonnière de Proust qui cite explicitement le Vertigo d'Hitchcock, le film scrute le vacillement croissant d'un homme qui soupçonne sa compagne, dont il connaît le goût pour les femmes, d'avoir une double vie. Deux visions inconciliables de l'amour se font face dans ce récit de réclusion avant tout mentale: celle, obsessionnelle, qui consiste à vouloir tout savoir de l'être aimé, jusqu'à ses moindres pensées, et l'autre, plus autonome, qui lui préfère le pointillé, le non-dit, l'idée d'un jardin à soi. "Faut-il du courage pour oser aimer une fille?", demande le très jaloux et possessif Simon. "Il faut du courage pour tout", lui répond Ariane, moins prisonnière que geôlière de son labyrinthe de passion malade. Il faut revoir Chantal Akerman.