On a connu naissance de série moins singulière que celle-là. À l'origine de Tales from the Loop (littéralement Les Contes de la Boucle, en français), pas de pavé romanesque, de film dont elle serait l'extension ou même de scénario créé ex nihilo, en effet. Mais bien des peintures numériques signées par un illustrateur suédois, Simon Stålenhag, et compilées en 2014 dans un art book éponyme. À partir de ces instantanés purement graphiques faisant cohabiter de manière très poétique nostalgie et anticipation, le scénariste américain Nathaniel Halpern (les séries Legion ou The Killing US, parmi d'autres) a imaginé une mini-série de science-fiction dont la plus grande vertu plastique est sans doute de ne ressembler à aucune autre, ses séquences à l'essence volontiers contemplative donnant souvent l'étonnant sentiment de se retrouver face à des tableaux vivants, en parfait équilibre entre beauté figée et grouillement organique.
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On a connu naissance de série moins singulière que celle-là. À l'origine de Tales from the Loop (littéralement Les Contes de la Boucle, en français), pas de pavé romanesque, de film dont elle serait l'extension ou même de scénario créé ex nihilo, en effet. Mais bien des peintures numériques signées par un illustrateur suédois, Simon Stålenhag, et compilées en 2014 dans un art book éponyme. À partir de ces instantanés purement graphiques faisant cohabiter de manière très poétique nostalgie et anticipation, le scénariste américain Nathaniel Halpern (les séries Legion ou The Killing US, parmi d'autres) a imaginé une mini-série de science-fiction dont la plus grande vertu plastique est sans doute de ne ressembler à aucune autre, ses séquences à l'essence volontiers contemplative donnant souvent l'étonnant sentiment de se retrouver face à des tableaux vivants, en parfait équilibre entre beauté figée et grouillement organique. Composée de huit épisodes d'une grosse cinquantaine de minutes chacun, Tales from the Loop situe son action au coeur des années 80, mais repensées de manière uchronique, dans une petite ville fictive du Middle West. Une constellation de personnages reliés par une intrigante installation scientifique souterraine à l'origine de phénomènes insolites y compose la matière sensible de récits qui, conformément au titre de la série, font souvent boucle, et qui accordent une importance prépondérante aux paysages et aux atmosphères, dans une recherche constante d'épure mâtinée de mystère. "Tout ne fait pas sens dans la vie", énonce ainsi le personnage-pivot interprété par la comédienne britannique Rebecca Hall dans le premier épisode de la série. Et Tales from the Loop de la prendre au mot, préférant toujours suggérer plutôt qu'appuyer les choses, exposer ses énigmes métaphysiques plutôt que les résoudre. Gamine innocente confrontée à la version adulte d'elle-même, adolescents qui "échangent" leurs corps, double rencontré dans un monde parallèle, inventions prométhéennes qui échappent au contrôle de leur créateur... Dans les grandes thématiques fantastiques auxquelles elle se frotte, Tales from the Loop évoque tantôt les séries The Twilight Zone, Amazing Stories ou même Lost, tantôt les films Another Earth ou Interstellar, tantôt encore l'incontournable Frankenstein de Mary Shelley. Soit les références diffuses d'un ensemble auquel chacun des réalisateurs convoqués, et pas des moindres, apporte par ailleurs sa sensibilité propre, de Mark Romanek (Never Let Me Go) à Jodie Foster (Little Man Tate) en passant par Andrew Stanton (WALL-E). À l'instar de la bande-son minérale à structures répétitives co-composée pour l'occasion par le maître Philip Glass, qui assure le trait d'union parfait entre le monde vivant et l'imaginaire technologique, comme sa musique pouvait déjà le faire dans The Truman Show de Peter Weir, par exemple. À l'inverse de ces innombrables séries diluant leurs enjeux en saisons sans fin qui s'essoufflent en chemin, Tales from the Loop étoffe patiemment son univers et tend à se bonifier au fil des épisodes. Ici, pas une once de gras, d'effet racoleur ou de rallonge facile. Même si la création du géant Amazon n'est pas pour autant à l'abri de certains couacs: voir notamment ce bien pâle épisode 6 perclus de clichés homoérotiques, à la limite du vulgaire vaudeville. Dans le même ordre d'idée, on notera que son esthétique au minimalisme radieux infusé de béatitude "malickienne" frise parfois le poncif rabâché de publicité pour téléphonie mobile. Sur le fil, la série parvient pourtant toujours à insuffler ce je-ne-sais-quoi d'étrangeté et de profondeur, d'humanité et de trouble, à même de l'élever au-dessus de la masse informe du tout-venant SF. Mais l'intérêt de l'objet va plus loin encore. En apesanteur, refusant l'obsession butée de la frénésie présidant à l'écriture et l'élaboration de la plupart de ses concurrentes, Tales from the Loop multiplie les points de vue et les traversées du miroir pour asseoir en douceur ce qu'elle a à proposer de meilleur: une méditation patiente sur le temps et sa relativité. Qu'il s'accélère ou, au contraire, semble s'écouler plus lentement que dans notre univers, à moins peut-être qu'il ne se fige purement et simplement (voir l'épisode 3), celui-ci fait des circonvolutions, remonte jusqu'au cerveau et glisse entre les doigts. À l'image de cette rivière de laquelle les objets amenés à en chatouiller l'onde remontent le cours avant de le descendre. Ou de ces personnages dont le vieillissement ne relève pas d'une même mécanique d'horlogerie. Dans l'ultime séquence du dernier épisode de la série, un fils questionne ainsi son père sur ses jeunes années: "Est-ce que ça te semble lointain?" Réponse de l'intéressé: "À peine un clignement d'oeil." Tales from the Loop invente tout un monde dans ce simple battement de cils.