Une eau épaisse et rougie s'écoule dans une grille de caniveau. Deux femmes, sous-vêtements et bottes en caoutchouc, récurent sol et murs souillés de sang séché. La plus grande s'enquiert du salaire perçu pour une si ignoble tâche. "Il m'a donné 50 euros", répond la plus petite. Interloquée, la première s'indigne: "Putain! Mais pourquoi les hommes sont si radins avec nous?" Générique. Docks, ferries, grue et bords de mer ouvrant sur l'Angleterre. Un désert de sable, d'acier et de béton, tel est le décor de Cheyenne et Lola, série créée par Virginie Brac, scénariste d'Engrenages. Sa nouvelle création est un western néo-noir soulevé d'écume et d'humour loufoque, bourré de poésie électrique et de fulgurances féministes, qui réunit deux actrices en grande forme, la Belge Veerle Baetens (Cheyenne, la petite) et la Canadienne Charlotte Le Bon (Lola, la grande).
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Une eau épaisse et rougie s'écoule dans une grille de caniveau. Deux femmes, sous-vêtements et bottes en caoutchouc, récurent sol et murs souillés de sang séché. La plus grande s'enquiert du salaire perçu pour une si ignoble tâche. "Il m'a donné 50 euros", répond la plus petite. Interloquée, la première s'indigne: "Putain! Mais pourquoi les hommes sont si radins avec nous?" Générique. Docks, ferries, grue et bords de mer ouvrant sur l'Angleterre. Un désert de sable, d'acier et de béton, tel est le décor de Cheyenne et Lola, série créée par Virginie Brac, scénariste d'Engrenages. Sa nouvelle création est un western néo-noir soulevé d'écume et d'humour loufoque, bourré de poésie électrique et de fulgurances féministes, qui réunit deux actrices en grande forme, la Belge Veerle Baetens (Cheyenne, la petite) et la Canadienne Charlotte Le Bon (Lola, la grande). Tout juste sortie de prison, Cheyenne, crâne rasé, "tank top" cramoisi et tatouages, maintient son rêve de Brésil à flot en faisant le ménage dans les ferries qui relient la France à l'Angleterre. Elle vit dans un camping avec d'autres loosers du coin, qu'elle tatoue pour arrondir ses fins de mois. Elle garde un oeil sur sa soeur délurée Mégane (Sophie-Marie Larrouy) et l'autre sur Yannick (Patrick d'Assumçao), le caïd du coin qui trempe dans les trafics de drogue ou de migrants et ne la lâche pas d'une semelle. À l'occasion, elle donne des coups de torchon chez un couple de bourgeois vénaux, les Chapelle, dont le mari, Dany, vend à des gogos une méthode bidon pour gagner de l'argent. Parmi les maîtresses qui l'attendent dans chaque port où il vend sa camelote de développement personnel, il y a Lola. Grande blonde angulaire, perchée, Parisienne mutant en cagole du Nord, naïve à souhait, elle est un paratonnerre à emmerdes fixé sur talons compensés. Mais bien plus maligne et visionnaire que son apparence le laisse supposer. Alors qu'elle se confronte avec la femme de son amant, Lola se retrouve avec le cadavre de celle-ci sur les bras et Cheyenne, témoin involontaire de la scène, pour seule alliée de fortune. Ces deux femmes que rien ne prédestinait à se rencontrer si ce n'est l'obligation de nettoyer les conneries des uns et des autres, des unes et des autres, mais plus sûrement des hommes, tentent de sortir de la fange et de s'affranchir d'une dette malencontreusement contractée auprès de l'ignoble Yannick. Sur cette route glissante, les deux héroïnes fauchées sont prises dans un scénario qui enchâsse les intrigues et les obstacles en gigogne, les embarque de catastrophe en catastrophe, de tâches macabres en grandes combines, d'impasses en issues dérobées pour sauver leur peau et au passage celle de leurs soeurs, amies, alliées, déjouer un trafic de migrantes et leur offrir un sauf-conduit vers une terre promise. Rien que ça. Venant du roman policier, Virginie Brac avait marqué Engrenages par son écriture stylée et pleine de nuances, ses dialogues à l'os, fluides, peuplés de double sens et de réparties fulgurantes. Toutes qualités qui se retrouvent, l'humour cru en sus, dans les huit épisodes de cette série légèrement inspirée par Le Quai de Ouistreham (L'Olivier, 2010), le livre-enquête de Florence Aubenas. Virginie Brac y a rajouté quelques ingrédients abrasifs, tels que la violence viriliste, la situation désespérée des réfugiés en transit vers l'Angleterre et cette sororité qui, loin d'aller de soi, se construit parfois avec du sang, de la sueur et des larmes. La légère homophonie du titre avec Sailor et Lula (David Lynch, 1990) ou la comparaison avec un autre duo féminin pétaradant, Thelma et Louise (Ridley Scott 1991), renvoient à des héroïnes et des situations archétypales auxquelles ne se réduit pourtant pas la série. Loin de filer sur les routes progressivement débarrassées des malotrus, Cheyenne et Lola enquillent les ronds-points, les voies sans issue et les contre-allées. Dès qu'elles se pensent affranchies, elles reviennent au point de départ comme des balles de jokari. C'est pourtant une success story que, de son propre aveu, Virginie Brac a envisagée. Pour cela, ses héroïnes et leurs alliées doivent en permanence déployer des trésors de stratégie pour se tirer d'affaire, souvent in extremis, permettant au suspense de se dilater épisode après épisode, et au comique de situation de faire irruption dans les plus tragiques circonstances. La scène où Lola tente un coaching d'énergie positive sur des réfugiées cachées dans un squat, celle où elle prend un selfie sur la tombe de son lapin blanc, visent à tous les coups dans le mille. La réalisation, signée par le Belge Eshref Reybrouck (Cordon), sublime la poésie des lieux et des visages, s'applique à accentuer la tension aux bons moments, pour varier les rythmes d'un scénario parfois chargé en intrigues et coups du sort. La musique de Bjorn Eriksson (Alabama Monroe), Belge lui aussi, donne une épaisseur singulière aux sentiments et concourt à faire de Dunkerque ou Le Touquet les arrière-salles des grands espaces américains. Enfin, mention spéciale à Sophie-Marie Larrouy (aussi au générique de Libres!, lire notre article), qui performe dans son rôle de gouailleuse sans peur mais pas sans reproches. Un portrait de badass raccord avec celui des deux héroïnes qui ont définitivement abandonné le concept foireux d'ascenseur social, préférant gravir les marches glissantes de l'escalier de secours pour sortir de cette sale histoire par le haut.