Alors que l'Amérique est à nouveau à l'heure des choix et que son mythe vacille toujours plus, Jeff Daniels revient sur les dessous d'une performance XXL (lire l'analyse de la série et notre interview de son créateur).
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Alors que l'Amérique est à nouveau à l'heure des choix et que son mythe vacille toujours plus, Jeff Daniels revient sur les dessous d'une performance XXL (lire l'analyse de la série et notre interview de son créateur). Quelle signification avaient ce rôle et cette histoire pour vous, en tant qu'acteur et citoyen américain? C'est l'histoire d'un pouvoir, un récit universel. Dès qu'on arrive à accrocher ça, le contexte n'est pas essentiel. Faire quelque chose qui peut impacter la manière dont le public voit le monde, c'est une chance pour un acteur. Lorsque j'ai vu le résultat final, je me suis dit: "Mon dieu! Et ce n'était que le début!" Parce qu'après Comey est venu le tour de Fiona Hill, Marie Yovanovitch, William Taylor, Alexander Vindman (témoins dans la procédure d'impeachment à l'encontre du Président Trump, NDLR). Le scénario s'est répété durant quatre ans. Nous avons l'opportunité de montrer que nous sommes informés, aujourd'hui, comme nous aurions dû l'être en 2016. Quelles qualités vous ont frappé dans le personnage de James Comey? Sa capacité à rester fidèle à ses valeurs - la loi, la justice, la vérité, les faits, l'intégrité- et à l'institution qui, pour lui, les incarne, et qu'il aime profondément: le FBI. Durant son mandat, entamé sous Obama, Comey le Républicain, s'est montré apolitique quand bien même le pays était de plus en plus politiquement divisé. L'habiter a été relativement facile: son livre (Mensonges et vérités, Flammarion, 2018, NDLR) permet de suivre le cheminement de sa pensée et de ses prises de conscience. Il en a enregistré lui-même la version audio où je pouvais entendre chacune de ses inflexions, ainsi que dans les vidéos de ses interventions dans les médias, la commission sénatoriale. Et comme avec tout personnage, on finit par aimer ce qu'il aime, détester ce qu'il déteste, croire ce en quoi il croit. Il ne laisse rien transparaître publiquement, même quand il réalise le pire. Pourtant, ce qu'il vit à l'intérieur est perceptible à l'écran. Comment travaillez-vous cette nuance-là? Plus que physiquement, il fallait lui ressembler de l'intérieur. Le public ne sait pas ce qui a motivé ses décisions, juste les faits: l'enquête sur la boîte mail de Hillary Clinton clôturée en juillet 2016 puis relancée dix jours avant le scrutin, les soupçons de liens avec la Russie, le limogeage de Comey. Je me suis attaché à ôter les ornements de la performance d'acteur, à ne pas l'externaliser, pour inciter les spectateurs à entrer dans son esprit. Si je parviens à vous faire pénétrer avec moi, à vous donner l'impression de lire ses pensées, alors peut-être je serai parvenu à quelque chose. James Comey répète que son job consiste à protéger la population. Mais lui se retrouve seul face à l'adversité, à Trump, à l'opinion. Le fait que personne ne le protège amplifie la tristesse de la situation. Il est entouré d'un tas de gens, d'un staff, qui croient dans les mêmes choses que lui, mais au bout du compte, il est seul à prendre les décisions, les coups, la responsabilité. Même sa famille lui met la pression. Dans cette solitude, il ne pouvait s'accrocher qu'à son intégrité. Les véritables héros, ceux qui affrontent de grands obstacles, s'accrochent à quelque chose de plus grand qu'eux. C'est ce qui l'a aidé, je pense, à traverser ces épreuves difficiles. Et moi aussi. Brendan Gleeson fait un Donald Trump assez convaincant. Comment s'est passée votre collaboration? C'est toujours un plaisir de jouer avec des acteurs qui ne se la racontent pas: il n'y a pas de drame, pas d'ego, juste une éthique de travail. Notre première scène était celle du dîner au cours duquel Trump exige la loyauté de Comey. Brendan était prêt dès la première prise et on l'a faite sans répéter. Avec lui, on n'est pas du tout dans la caricature ni un sketch du Saturday Night Live. Il fallait entendre le battement de coeur de Trump, lire dans ses yeux, accéder à ses pensées profondes, sentir la noirceur. L'apparence, c'est secondaire. Brendan a trouvé ça et l'a exprimé. Quand à un mètre de vous, il exige votre indéfectible loyauté, vous savez exactement ce qu'il veut dire. C'était un privilège de travailler avec lui, et tous les acteurs que Billy Ray a choisis, qui montent sur le terrain prêts à en découdre. Il y a une continuité entre votre rôle de Will McAvoy dans la série The Newsroom, et celui de James Comey. À quoi l'attribuez-vous? Durant la première phase de ma carrière, je devais prendre le meilleur de ce qui m'était offert. Certains films ont été importants comme La Rose pourpre du Caire ou même Dumb and Dumber. D'autres, tout le monde ou presque les a oubliés. Je me disais que j'avais tenu la route jusque-là et qu'après quelques films, j'allais tirer le rideau. Quand The Newsroom est arrivé, j'ai gagné dix ans. J'ai décroché les séries Godless, The Looming Tower, puis To Kill a mockingbird sur Broadway et enfin le rôle de James Comey. Ce sont des rôles compliqués, risqués, engagés, mais c'est exactement ce dont j'avais besoin: des défis qui réveillent mon attention. Pensez-vous que The Comey Rule peut avoir une influence sur les électeurs? Je ne sais pas... Il peut en tout cas informer. Quand vous regardez les efforts de l'administration Trump pour écraser l'information et ceux qui la font, proférer tant de mensonges, induire le chaos, The Comey Rule montre au public pourquoi James Comey a fait ce qu'il a fait. Il y a quatre ans, nous regardions les événements se succéder dans une sorte de sidération. Nous savons plus de choses aujourd'hui et j'espère que le film encouragera les gens à le réaliser. Il y en a toujours qui soutiendront le camp de Trump. Mais il y en a aussi qui n'y croient plus ou hésitent. À ceux-là, The Comey Rule dit: il y a la version de Trump et il y a celle-ci. Maintenant, allez voter!