Ruby (Merrit Wever, de Unbelievable) est dans sa voiture, hagarde, sur le parking d'un de ces hypermarchés qui hantent les banlieues aliénées de l'Amérique. Elle écoute son mari lui demander, au téléphone, d'être bien à la maison pour réceptionner les haut-parleurs qu'il a commandés il y a quelques jours. Soupir. Manifestement, ça l'emmerde, mais elle y sera. Vibration du téléphone. Un nom, "Billy", et trois lettres s'affichent sur un texto: "RUN". Un rien de temps plus tard, elle est à l'aéroport en train de se demander c...

Ruby (Merrit Wever, de Unbelievable) est dans sa voiture, hagarde, sur le parking d'un de ces hypermarchés qui hantent les banlieues aliénées de l'Amérique. Elle écoute son mari lui demander, au téléphone, d'être bien à la maison pour réceptionner les haut-parleurs qu'il a commandés il y a quelques jours. Soupir. Manifestement, ça l'emmerde, mais elle y sera. Vibration du téléphone. Un nom, "Billy", et trois lettres s'affichent sur un texto: "RUN". Un rien de temps plus tard, elle est à l'aéroport en train de se demander comment prévenir sa famille qu'elle part de l'autre côté du pays, à New York. Pourquoi? Pour honorer une promesse faite à ce Billy (Domhnall Gleeson), son ex des années d'université, 17 ans plus tôt, de se retrouver, sitôt reçue et confirmée l'injonction (" Run", donc) à Grand Central Terminal et de prendre le train jusque Chicago. Et plus si affinités. Attentes insensées, fantasmes, motivations inavouées, suspense et flashback révélateurs font dérailler cette comédie des erreurs, épisode après épisode, en un faux road trip dont l'humour noir et frontal porte la marque de la créatrice Vickie Jones et de sa complice Phoebe Waller-Bridge (productrice et autrice d'un caméo foutraque à mi-parcours). La présence au générique du duo à l'origine de Fleabag a fait le buzz. Mais le résultat est à la hauteur. Tant la même histoire, entre d'autres mains, aurait fait "pschitt" dès les premières minutes, pulvérisée par l'abracadabrantesque postulat de départ. Ici, le ton, les dialogues et la construction de personnages complexes mènent la barque d'un récit qui surprend en permanence par ses bifurcations. Même sur le terrain archi arpenté de la comédie romantique et du road trip forgés dans les années 80 (on songe à un mélange entre Bird on a Wire de John Badham et Planes and Automobiles de John Hughes), dont elles maîtrisent visiblement les codes, Jones et Waller-Bridge trouvent le moyen de nous paumer dans une cartographie scénaristique inédite, qui peut à tout moment prendre des virages en tête d'épingle ou voler dans le décor. Sans jamais revendiquer un regard analytique, les rapports hommes-femmes sont toujours dépeints avec piquant. Qu'il s'agisse de fuir une vie ennuyeuse (Ruby) ou une carrière de gourou du développement personnel qui vire à la mascarade (Billy), de renouer avec un amour perdu en dépit des convenances, la manière dont le duo fait exploser les cadres en s'éraflant les coudes ou se prenant les chambranles au passage, fait de Run une comédie à l'alchimie épatante.