Marie a seize ans. Elle est emmitouflée, tremblante et blême, dans sa couette. Bientôt, sa tuteure, puis un agent de police, puis deux inspecteurs viendront à son chevet, dans le petit studio qu'elle occupe au sein d'un foyer de réinsertion, pour constater qu'elle a été victime d'un viol. S'ensuivent les procédures d'usages, délivrées froidement par un personnel clinique qui, visiblement, en a vu d'autres. La version de Marie est tôt mise en cause par les policiers. C'est la première porte de l'enfer pour elle, le début d'une longue spirale qui la verra perdre presque tout. Amis, travail, soutiens... Et jusqu'à la certitude d'avoir été violée.
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Marie a seize ans. Elle est emmitouflée, tremblante et blême, dans sa couette. Bientôt, sa tuteure, puis un agent de police, puis deux inspecteurs viendront à son chevet, dans le petit studio qu'elle occupe au sein d'un foyer de réinsertion, pour constater qu'elle a été victime d'un viol. S'ensuivent les procédures d'usages, délivrées froidement par un personnel clinique qui, visiblement, en a vu d'autres. La version de Marie est tôt mise en cause par les policiers. C'est la première porte de l'enfer pour elle, le début d'une longue spirale qui la verra perdre presque tout. Amis, travail, soutiens... Et jusqu'à la certitude d'avoir été violée. Jusqu'à la fin du premier épisode, les spectateurs suivent Marie (Kaitlyn Dever) dans toutes les étapes traversées par une victime de viol... Une victime dont la version des faits est remise en question précisément par celles et ceux qui sont censés la protéger et lui apporter le secours dont elle a besoin. Parmi eux, l'inflexible inspecteur Parker, qui lui inflige une double peine. Unbelievable, par ses premières scènes aux flashs crus et cruels, aurait pu verser dans le "torture porn", cette fascination dans laquelle sombrent certaines fictions télé censées condamner les violences envers les femmes (The Handmaid's Tale, Game of Thrones...). La série Netflix créée par Susannah Grant, Ayelet Waldman et Michael Chabon, au contraire, réussit le tour de force d'aborder la question dans sa globalité, en rendant justice -et parole- à celles qui subissent ces agressions. Trois ans après les faits -classés sans suite- dont Marie a été victime, à plusieurs centaines de kilomètres de là, l'inspectrice Karen Duvall (Merritt Wever de Godless et The Walking Dead) enquête sur une affaire similaire de viol, dans un campus universitaire. À ce stade, déjà, le profil d'un violeur en série méthodique, ne laissant aucune trace, se précise. Mais pas pour les policiers qui ont enterré la plainte de Marie. La manière dont Karen Duvall gère la victime et l'enquête contraste dramatiquement avec celle des inspecteurs qui ont enfoncé Marie par simple abus de pouvoir. La série procède en alternant les deux histoires, les deux unités de temps et d'espace (celle de Marie dans l'État de Washington en 2008, l'enquête de Karen au Colorado en 2011). Marie s'enfonce, poursuivie en justice par la police pour faux témoignage, quand Karen, ignorant la tragédie dont la jeune femme a été victime il y a trois ans, fait équipe avec une autre inspectrice du coin, Grace Rasmussen (Toni Collette, United States of Tara), personnalité brut de décoffrage qui enquête sur des affaires similaires, avec des procédés incisifs. Les deux policières font tout ce que les policiers en charge du dossier de Marie n'ont pas fait: elles écoutent les victimes, les regardent avec empathie. Elles les voient. Ce regard de femmes sur d'autres femmes est essentiel à la construction narrative car il contre les différentes expressions du regard masculin, qu'il s'agisse des policiers, des étudiants, d'un client de restaurant, d'employés de grande surface... C'est une autre grande réussite de la série. Duo improbable au départ, les deux femmes flics allient leurs qualités complémentaires pour débusquer le coupable des viols en série, qui s'attaque autant à des étudiantes qu'à des femmes âgées. L'histoire se mue alors en enquête policière fascinante. Racontée de l'intérieur, elle finit, au-delà de la traque d'un prédateur, par mettre à jour la relation asymétrique entre victime et agresseur aux yeux du monde, entre une jeune femme qui porte plainte et un système policier gangrené par la culture du viol. Loin, très loin des labos et des poses de NCIS ou Les Experts, les policières font ici un travail d'enquête laborieux, chronophage. Elles mettent à profit toute la profondeur du temps pour faire émerger réflexions, analyses, liens et concordances entre les affaires et mettre au jour ce que le coupable a mis un soin extrême à cacher. Le parallèle est saisissant entre la reconstitution du délit de viol invisible aux yeux de la société et l'invisibilité de la situation des femmes face aux violences. "Personne n'est nommément responsable, et tout le monde l'est parce que les données sont à notre disposition et nous ne les utilisons pas", se désespère Grace Rasmussen, dans une des nombreuses punchlines qui cernent admirablement les multiples problèmes de la condition féminine et de la violence sourde des rapports avec le masculin. Et si, en cours d'enquête, émerge l'impression que le coupable est protégé par un réseau, c'est celui du silence, de l'incompétence, de la paresse, des biais sexistes et de l'objectivation des femmes. Depuis sa sortie à la mi-septembre, Unbelievable est acclamée par la critique. Portée par un casting féminin d'une formidable justesse, elle doit aussi beaucoup à la prestation d'acteurs comme Eric Lange, dans le rôle d'un inspecteur Parker qui va littéralement tomber la mâchoire devant ses consoeurs. Tous s'harmonisent autour de la même partition: le viol cause, auprès des filles et des femmes qui en sont victimes, des ravages irréversibles. Il est grand temps de le voir, de les voir pour les croire.