ROCK. DISTRIBUÉ PAR SACRED BONES/KONKURRENT. ****
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Dans une autre vie, Anika Henderson était journaliste politique. Correspondante au Royaume-Uni de l'ESNA, une agence de presse européenne basée à Berlin et spécialisée dans l'éducation et la recherche, elle signait des papiers de fond sur l'enseignement en Grande-Bretagne. Aujourd'hui, Anika est la nouvelle Nico. Une grande blonde énigmatique à la voix froide et fantomatique. Sur son premier album solo, avec Geoff Barrow de Portishead et son projet Beak en guise de backing band, Anika reprenait du Kinks, du Yoko Ono et du Dylan en mode kraut dub. Et comme pour montrer qu'elle n'avait pas cédé de terrain, elle revisitait le Masters of War du Zim sur lequel elle se permettait même de greffer la voix d'un vétéran américain de la guerre en Irak. "We were told we were fighting terrorists. The real terrorist was me and the real terrorism is this occupation." Anika nous revient non pas avec un deuxième album solo mais avec le premier d'un nouveau projet, Exploded View, qu'elle a monté au Mexique après s'en être allée chercher l'inspiration en Iran et en Allemagne. En 2014, déconnectée de la musique, vide d'idées, déçue par cette vie à Berlin où elle espérait trouver un environnement idéal pour nourrir sa créativité, Anika s'est mise à voyager, est partie pour Mexico en vue d'y tourner un documentaire et a eu idée d'y donner un concert pour payer son billet d'avion. Idée excellente puisqu'elle a fini par enregistrer un disque avec les musiciens embauchés pour assurer la date. Les largesses mexicaines avec la ponctualité offrent parfois certaines libertés... Kraut hypnotique, post-punk enfumé, new wave glacée... Composé de Martin Thulin (producteur de Crocodiles), Hugo Quezada (Robota) et Hector Melgarejo (Jessy Bulbo, Nos Llamamos), Exploded View tient sur disque les promesses entrevues en mars dernier au festival South by Southwest. Un univers fort, des ambiances dark, une voix magnétique, désenchantée, comme celle de Nico. Ce disque composé de chansons originales est encore bien plus que ça. "La musique est géniale pour s'échapper mais je pense qu'il est bon maintenant de se souvenir qu'elle peut servir de thérapie face à nos craintes. La musique était géniale pour ma colère adolescente. Elle est géniale dans un contexte politique", expliquait récemment la jeune femme au recommandable mensuel gratuit anglais Loud and Quiet. Un titre comme Orlando joint la chanson à la parole. Orlando est un morceau sur la fragilité de la vie. Enregistré en 2014, c'était au départ une référence au roman de Virginia Woolf Orlando: A Biography (une oeuvre qui peut se lire comme une analyse des rapports entre les sexes dans les sociétés anglaises). Elle a pris une autre résonance après le drame: la fusillade qui a fait une cinquantaine de victimes dans une boîte gay de la ville américaine. "For fans of Can, dub and political revolution" vend avec son sens de la formule le label Sacred Bones. Espérons qu'elle est en marche. (J.B.)Seizième album (live compris) de Thee Oh Sees en comptabilisant les plaques des Ohsees mais pas celles des OCS ni celles de Coachwhips et de Damaged Bug d'ailleurs... Même une mère n'y retrouverait plus ses petits. Premier disque enregistré par le lapin Duracel en short du rock californien John Dwyer avec ses deux batteurs (Rhyan Moutinho et Dan Rincon), A Weird Exits est un disque rampant et puissant. Des rocks dantesques à la dynamique habituelle (Dead Man's Gun, Ticklish Warrior, Gelatinous Cube), un long trip électronique instrumental emballant (Jammed Entrance), un final plus posé et une ballade insupportable pour terminer (The Axis). Du tout bon Oh Sees à cette exception près. (J.B.)Félin nocturne et arboricole quand il se trouve originaire d'Amérique, le puma est, lorsqu'il nous vient de Brighton, une drôle de bestiole urbaine, nerveuse et froide qu'on jurerait élevée en captivité dans une cave humide et vaporeuse de bas-fonds anglais. Entre post-punk et cold wave avec un pelage finalement plutôt pop, le trio britannique reconfiguré un quatuor avec l'arrivée de Lindsay Corstorphine sort les griffes sur un disque qui sent bon les années 80 (ses vents froids de l'après-punk mais aussi un Sonic Youth et un Stone Roses) et tous ceux qui y ont plus récemment touché. D'Interpol (A Change of Course) à Beach Fossils (Slippery Slopes). Ultra référencé. (J.B.)Le label Ace et ses filiales se permettent tellement de sorties chaque semaine qu'ils pourraient transformer à eux seuls n'importe quel disquaire en magasins de compiles. Celestial Blues est de celles qui valent un méchant détour. Présenté intelligemment et très commercialement comme un résumé de tout ce qui a inspiré The Epic à Kamasi Washington (le gros nounours du renouveau jazz), Celestial Blues est une plongée dans le jazz cosmique, politique, spirituel et métissé du début des années 70. Le morceau de Gary Bartz NTU Troop qui a donné son nom à la sélection, le Fire de Joe Henderson et Alice Coltrane, Warriors of Peace d'Azar Lawrence ou, plus obscur, le génial Let It Take Your Mind de Bayete Umbra Zindiko... Un disque parfait et haut perché. (J.B.)À la mi-seventies, Elvis paraît essoré par les médocs, le beurre de cacahuètes et les costards kitsch. Le mérite de cette énième édition posthume -Presley est mort à l'été 1977- est de recadrer ce qui ne serait qu'un désolant mausolée. À condition d'accepter l'axiome de départ: les deux albums de 1976 repris ici (From Elvis Presley Boulevard et Moody Blue), complétés par un second disque d'outtakes sans surprises majeures, sont essentiellement un mix de country-folk et de crooning gospel, sur des orchestrations pulpeuses, cordes et choeurs inclus. Avec un minimum de rock'n'roll (For the Heart) et un max de ballades (He'll Have to Go). Fatigué des contraintes du studio classique, Elvis enregistre chez lui, à Graceland dans sa jungle room à la déco tropicalo- aztèque, d'où cette impression d'épanouissement reflétée aussi dans le disque de prises alternatives où il se gondole abondamment. Même si l'envers du décor est lourd -dépression, fatigue, entourage nauséabond- Elvis reste pleinement maître de sa voix: donnez-lui un morceau moyen et il l'honore, filez-lui un tube et s'ouvre la mer des béatitudes. Plus que ses succès d'époque -Moody Blue, Hurt, Danny Boy-, c'est sa reprise du Solitaire de Neil Sedaka qui confirme, s'il le fallait vraiment, que jamais un Terrien n'a chanté avec un tel mélange de jouissance et de douleur, de sensualité et d'assurance mâle. Comme s'il allait mourir peu de temps après, ce qu'il n'a d'ailleurs pas manqué de faire. (PH.C.)