Carrure de footballeur américain, allure et gentillesse de gros nounours... Kamasi Washington, baskets et cape traditionnelle africaine, est un homme de contrastes. Originaire d'Inglewood où il vit encore, un quartier noir de Los Angeles célèbre pour sa violence, ses drogues et ses putes, le saxophoniste restera à 34 ans l'une des révélations de 2015. Incarnant à la fois le rajeunissement du jazz, les joies de la création en communauté et éventuellement un message politique post-Ferguson. "Quand tu grandis dans ce genre d'endroit, il ne te semble pas dangereux. C'est la maison. Tu entends des coups de feu mais tu ne te réveilles même plus", raconte le diplômé en ethnomusicologie de UCLA qui a un jour trouvé une prostituée morte dans son jardin. Washington, qui est soigneusement resté à l'écart des gangs et a fait partie d'un programme d'éducation musicale pour surdoués des quartiers défavorisés, a collaboré avec les plus grands (de Snoop à Quincy Jones en passant par Mos Def). Mais aujourd'hui, c'est sa propre musique qu'il défend. Le jazz l'en remercie.
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Carrure de footballeur américain, allure et gentillesse de gros nounours... Kamasi Washington, baskets et cape traditionnelle africaine, est un homme de contrastes. Originaire d'Inglewood où il vit encore, un quartier noir de Los Angeles célèbre pour sa violence, ses drogues et ses putes, le saxophoniste restera à 34 ans l'une des révélations de 2015. Incarnant à la fois le rajeunissement du jazz, les joies de la création en communauté et éventuellement un message politique post-Ferguson. "Quand tu grandis dans ce genre d'endroit, il ne te semble pas dangereux. C'est la maison. Tu entends des coups de feu mais tu ne te réveilles même plus", raconte le diplômé en ethnomusicologie de UCLA qui a un jour trouvé une prostituée morte dans son jardin. Washington, qui est soigneusement resté à l'écart des gangs et a fait partie d'un programme d'éducation musicale pour surdoués des quartiers défavorisés, a collaboré avec les plus grands (de Snoop à Quincy Jones en passant par Mos Def). Mais aujourd'hui, c'est sa propre musique qu'il défend. Le jazz l'en remercie. Peux-tu revenir sur la genèse de ton triple album The Epic? En 2010, Flying Lotus m'a proposé d'enregistrer un disque pour son label Brainfeeder. Je voulais bosser dessus en compagnie des musiciens avec lesquels j'avais grandi. On avait beaucoup joué ensemble et on continuait de le faire mais on ne s'était jamais vraiment enregistrés. Ça me semblait d'autant plus intéressant que c'était fondamentalement différent de ce qu'on jouait pour les autres dans l'industrie de la pop music. J'ai décroché mon téléphone et j'ai appelé tout le monde: Miles Mosley, Brandon Coleman, Cameron Graves, Ronald Bruner JR... Ils sont occupés en permanence mais ils m'ont répondu: "OK, on en est. D'ailleurs nous aussi, on a des trucs à enregistrer." On s'est retrouvés à créer de la musique pendant un mois pour nos projets respectifs. Quand des gens passaient au studio, ils nous disaient: mais les mecs, qu'est-ce que vous branlez? Comment as-tu construit ton disque?On a fini avec beaucoup plus de matériel que ce à quoi je m'attendais: 190 titres au total, 45 rien que pour moi. Je me suis retrouvé presque coincé. Avant de rentrer en studio, j'avais en tête d'enregistrer certaines chansons pour mon disque et d'autres pour le fun. Ce sont celles qui ont fini sur l'album... Ça m'a pris un sacré bout de temps de décider lesquelles utiliser et à quoi mon disque devait ressembler. Chaque chanson représente une petite partie de ma vie. De qui je suis musicalement. De mon voyage. A quoi correspond chaque volet de ton triptyque? Le premier s'appelle The Plan. On a été très sérieux très tôt dans notre rapport à la musique. On n'en avait rien à foutre des sorties. Des filles, si. Mais pas des fêtes et de la popularité. Tout ce qui nous obsédait, c'était la musique. On voulait y insuffler beaucoup d'intensité. On se poussait assez loin dans nos retranchements. On rêvait de courir le monde, jouer du jazz, amener un nouveau son, une nouvelle approche. Beaucoup de nos titres ont germé à cette époque. The Glorious Tale, c'est le moment où on est diplômé. On joue pour un tas de gens dans les styles les plus divers. Ça nous permet de devenir de meilleurs musiciens. Nous offre d'autres perspectives sur le monde et sur la musique. The Historic Repetition, le troisième volet, est ce qui nous amène au studio pour le disque. La plupart d'entre nous sommes des musiciens de seconde génération (le père de Kamasi a été saxophoniste pour Diana Ross, NDLR) et nous avons réalisé que nos parents n'avaient jamais pris le temps d'enregistrer leur propre musique. On s'est dit qu'on ne ferait pas cette erreur. L'histoire a tendance à se répéter. Il faut prendre conscience des choses pour pouvoir changer leur cours à un moment. Beaucoup de morceaux sont liés à des personnalités qui te sont chères... On peut voir dans ce disque des choses politiques. La violence, policière mais pas seulement, est un problème qui a toujours fait partie de ma vie. Ça n'a pas commencé avec Trayvon Martin. Mais ce disque est l'expression de ce que je suis et de ce que j'ai été. Il évoque des gens qui ont été importants pour moi. La plupart sur cette terre sont davantage préoccupés par ce qu'ils ont que par ce qu'ils font. Ma grand-mère Henrietta n'avait pas grand-chose. Elle avait même très peu. Elle n'avait pas beaucoup d'argent. Pas beaucoup d'éducation. Mais elle a fait beaucoup pour les autres. Il y a aussi Gerald Wilson (Count Basie, Billie Holiday, Ray Charles...). Gerald a toujours cru en moi. Il m'a beaucoup appris sur la musique mais aussi sur la vie. Il m'a notamment soufflé comment mettre en valeur les gens avec qui je jouais. Comment les valoriser en tant qu'artistes et en tant qu'êtres humains. Un autre de tes héros, c'est John Coltrane... Sans conteste celui qui a exercé la plus grosse influence sur moi. Sa musique m'a frappé au point de me rendre aussi passionné que je le suis. C'est pas que je voulais le copier ou sonner comme lui. Mais ce mec avait emprunté le chemin que je voulais suivre. Je ne tenais pas à aller au même endroit. Je voulais utiliser la même manière d'avancer. A quand remonte ta rencontre avec FlyLo? A mon premier groupe et à notre premier concert. C'était un concours John Coltrane justement. J'avais 15 ou 16 ans. Et on a gagné. Ravi, Coltrane nous a remis le prix et il avait emmené avec lui son petit cousin, Steven Ellison, qui ne se faisait pas encore appeler Flying Lotus à l'époque. Thundercat (Stephen Bruner) faisait partie de mon groupe et je pense qu'ils sont restés en contact. Je n'ai plus vu Steven pendant des années et puis en 2007, je l'ai recroisé à une jam. La meilleure chose dans le fait de sortir ce disque sur Brainfeeder, ça a été la liberté. Je lui ai demandé quel genre d'album il attendait. Et il m'a répondu: "Celui que toi tu as envie de faire." Ça a été déterminant. Je voulais que ce disque sonne exactement comme je le désire. Je ne voulais pas de compromis. Pas avoir à changer quoi que ce soit pour faire plaisir à quelqu'un. Le jazz a longtemps eu une image poussiéreuse mais ceux qui le dénigraient, sans s'en rendre compte, en écoutaient... Ce qu'ils n'aimaient pas, c'était l'idée qu'ils en avaient. Un groupe comme celui de Snoop Dogg n'était pratiquement composé que de jazzmen. Snoop est super exigeant. Plus qu'à ce que tu joues, il est extrêmement attentif au comment. Il a changé ma façon d'entendre la musique et de l'appréhender. Tu peux jouer la bonne note, si tu la joues d'une mauvaise manière, elle sonne mal. Je l'ai compris avec lui. Ce sont souvent les petites choses qui font la différence. Pour Snoop, on nous demandait des trucs très simples mais on devait entendre comment les jouer. Personne ne nous l'expliquait. Tu peux pousser les musiciens plus loin qu'ils ne le pensent. Et il le savait. Il changeait constamment ses concerts en dernière minute d'ailleurs. Tu as participé au dernier Kendrick Lamar... C'était comment? Une manière assez secrète de travailler. Tu ne pouvais pas reprendre de musique à la maison. Tu devais tout écrire dans le studio. Je comprends... Les enjeux commerciaux sont différents de ceux de mon disque évidemment. Et c'est dur de garder les choses secrètes aujourd'hui. C'était cool en même temps. Très créatif, très ouvert. Dans la pop, tu peux parfois te retrouver toute la journée en studio à ne rien faire. Etre payé à rester assis. Alors que dans le jazz, tu essaies d'enregistrer un disque en un jour. Tu as une ou deux chances pour capturer la musique. Kendrick se situe entre les deux. On prend son temps mais on n'en gaspille pas. Son succès est une preuve éclatante que le public est assez intelligent pour apprécier une musique riche et opulente. Et le tien de succès, tu l'expliques comment? Je ne sais pas. Soul, gospel, R'n'B... Les gars et moi avons touché à tellement de choses qu'on sonne quelque part familiers à pas mal de gens. Notre jazz groove. Et puis, on joue une musique qui a une espèce de liberté spirituelle qui l'ouvre à tous les possibles. Tu sais vers quoi tu te diriges maintenant? J'ai des idées. Rien de très solide. Mais j'y travaille. J'ai notamment un projet de comic book. Je bosse avec une de mes soeurs sur un roman graphique. Ça bouclera la boucle. Tu pourras le lire en écoutant The Epic. L'avenir du jazz, lui, tu le vois comment? On passe au-dessus de cette idée, qui ne m'a jamais semblé fondée, que le jazz du passé a plus de signification et d'importance que celui d'aujourd'hui. La musique est juste une forme d'expression. Et réellement exprimer ce qu'il se passe maintenant, les morts ne pourront jamais le faire. Le jazz a une certaine voix dans la musique. Mais sa voix d'aujourd'hui doit émaner de musiciens actuels. C'est cool que des gens le voient comme une esthétique et un langage contemporains. Son futur s'annonce bien.