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Sur la scène de Couleur Café, le vert septuagénaire, père de la world music, débarque avec un pétaradant big band qui joue la "great black music". Impressionnant.Ce qui frappe d'emblée chez Manu, c'est son fameux rire tonitruant, un vrai rêve d'orthodontiste. Ensuite, c'est sa propension naturelle à explorer une vaste histoire qui l'a mené de la classe moyenne africaine de l'avant-guerre - il est né à Douala, au Cameroun, en 1933 - à sa posture actuelle de musicien internationalement respecté. Dans le récent CD/DVD Lion of Africa (Munich Records), son big band panafricaniste tourne au big bang gorgé de cuivres, de jazz, de funk et d'une panoplie de rythmes nègres soudés dans un corpus formidablement vivace et dansant. Si le Camerounais n'a pas la dimension de martyr christique de Marley ni celle de rebelle ultime façon Fela, son attitude est celle d'un sage qui met le feu aux rythmes avec appétit, conscience et modernité. Manu Dibango: D'une certaine façon. Ma mère, qui avait une entreprise de couture, dirigeait la chorale du temple protestant où mon oncle paternel jouait de l'harmonium. Les deux côtés de la famille aimaient la "musique Hallelujah" (rires). La radio n'existait pas encore, mais les marins rapportaient des disques, et la musique cubaine régnait en Afrique centrale, simplement parce que les Cubains avaient gardé l'usage du tambour, qui avait été diabolisé chez les Noirs américains! Au Cameroun, les Blancs faisaient des enfants aux Africaines et ces enfants étaient mis dans une école pour métisses, à Yaoundé. L'apartheid a toujours pris plusieurs formes. En France, dans les milieux artistiques, cela ne semblait pas si difficile à vivre. C'est quand la guerre du Congo a éclaté, en 1960, qu'on a ouvert les yeux. On est allé vivre là-bas pendant un an. Avec Coco et on était le premier couple métisse de non-fonctionnaires: les Blancs n'étaient pas contents et les Africains m'enviaient, les chefs pensaient qu'ils pouvaient simplement s'acheter une blonde... Le tout dans une Afrique occupée à naître. Il fallait être naïf et avoir un bon karma pour s'en sortir! Oui, en 1957, dans une boîte à la porte de Namur. Puis j'ai fait la tournée des bases américaines, où j'ai rencontré pour la première fois des Blacks américains. L'idée de Black Is Beautiful est venue plus tard avec Martin Luther King, et puis le Black and Proud de James Brown. C'est à ce moment-là que je suis entré en scène (rires)... Oui, cela correspondait à la vision que les Noirs américains avaient d'une Afrique européanisée: des cuivres, une orchestration et une façon plus africaine de cultiver un pot commun. Quand les Noirs américains ont commencé à s'intéresser à l'Afrique contemporaine, ils sont venus chercher des disques à Paris et sont tombés sur Soul Makossa, qui était la face B d'un hymne au football que tout le monde a oublié. Ma vie a soudain changé et, du coup, la world music a commencé à naître. Jusqu'alors, il n'y avait guère que Miriam Makeba et Hugh Masekela comme stars africaines... J'en savais plus sur eux qu'eux sur moi... J'avais lu Baldwin et, surtout, Chester Himes, j'avais l'impression de connaître Harlem par coeur avant d'y mettre les pieds. Quand j'y suis allé, la similitude avec l'Afrique était frappante, les gens étaient dans la rue avec des ghetto-blasters qui crachaient la musique. Il y a l'atavisme quand même... J'ai joué dix soirs à l'Apollo d'Harlem (en première partie de The Temptations): c'était la première, et la dernière fois jusqu'à présent, qu'un Africain le faisait! Tout le monde est venu m'y voir, même Mohammed Ali! Nos discussions crissaient un peu: Bob considérait Hailié Sélassié comme un Dieu, ce qui, pour un Africain, est déjà difficile à avaler. De plus, je pensais que les popes qui étaient sans cesse chez lui n'étaient que des escrocs alors que, pour lui, ils dessinaient le chemin du paradis. J'étais son invité, j'ai donc modéré mes propos (rires). Je ne partageais pas l'idée de Fela de gueuler contre son propre pays et, d'une certaine façon, d'en faire un "commerce"... Je me considère comme engagé mais, pour la politique culturelle, j'essaie de servir la musique, et mes engagements politiques sont personnels. Déjà au départ, je suis métis, puisque mes parents sont de deux ethnies différentes, yabassi et douala, ce sont les Wallons et les Flamands du Cameroun (rires). J'ai subi la colonisation mais, en grandissant en Europe dès l'âge de 15 ans, je n'ai pas subi les bagarres des indépendances. Je considère que, derrière la couleur, il y a quelqu'un et c'est ce quelqu'un qui m'intéresse! Lui pensait aux Noirs du Mississippi, mais moi je sortais plutôt du manioc (rires). Mais je jouais de l'orgue et du saxo, et je correspondais à son idée de l'homme noir. N'oublions pas que, pendant très longtemps, pratiquement jusqu'aux années 1980, le seul type qui représentait la diaspora black en France, c'était Henri Salvador! Mais en Grande-Bretagne ou même en Allemagne, qui a eu très peu d'histoire coloniale, il y a plein de visages noirs en prime time. En France, il y a maintenant une vraie rupture puisque, pour la première fois, un non-Gaulois est président de ce pays. Il a quand même mis une autre fille d'immigrés à un poste régalien (NDLR: Rachida Dati, ministre de la Justice) ! Il faut lui donner sa chance, même si, au départ, j'ai plutôt le coeur à gauche. Mon épicentre n'est pas dans le ghetto, mais dans la "normalité"... Je sais d'où elle vient: de l'école de Were Were Liking, à Abidjan. Liking est une sorte de Molière de l'Afrique, une écrivaine, peintre, sculpteur, créatrice d'une troupe qu'elle a maintenue contre vents et marées dans une Côte d'Ivoire très secouée. Manou Gallo est une véritable découverte. Je pense que je sais déceler davantage de qualités chez les autres que chez moi... Et puis, Couleur Café, c'est Bruxelles, et c'est là que j'ai commencé. Bruxelles est mon ange gardien parce que j'y ai connu ma femme: c'est elle qui a cru en moi et qui m'a "fixé" à partir de l'âge de 22 ans. J'étais la risée de mes copains parce que j'étais rangé (rires). (1) La chanson a été plagiée par Michael Jackson en 1983 et puis, en 2003, par Jennifer Lopez. Les deux affaires se sont réglées en dehors des tribunaux, par chèques interposés.