Tu te croyais indispensable. Tes états de service, pensais-tu, te mettaient à l'abri des mauvaises surprises. Après tout, c'est quand même toi qui as arraché l'humanité à la glaise. Toi aussi qui as appris à transcender la banalité, la laideur, l'ordinaire. Toi encore qui as produit des tableaux, des romans, des films, des musiques qui nous émeuvent, qui nous subjuguent, qui nous transpercent, qui nous chavirent, qui nous consolent. Toi enfin qui as armé nos esprits contre l'injustice, l'intolérance, l'arbitraire.

Revenue de tout, des autodafés, des oukases, des fatwas, tu t'étais forgé une respectabilité qui te garantissait, pensais-tu, un brevet d'invincibilité. Tes représentants vivaient souvent chichement mais sans toi, te disais-tu naïvement, la civilisation s'écroulerait. Rien de grave ne pouvait donc t'arriver. Tu étais essentielle, on te l'a répété tant de fois que tu avais fini par y croire. Même les puissants te cajolaient, ne manquant jamais une occasion de se montrer et de chanter tes louanges dans tes vernissages, tes festivals, tes galas, tes ventes aux enchères.

Rien ne laissait donc présager la déchéance qui te frappe depuis un an. Un scénario de série apocalyptique dont le dernier épisode, qui s'est joué vendredi passé, a douché tes maigres espoirs d'être encore prise en considération. Pas au nom de valeurs universelles qu'il faut préserver des ténèbres -on n'en est plus là-, mais simplement par compassion pour tes serviteurs qui s'enfoncent irrémédiablement dans le désespoir.

Culture, tu as été sacrifiée sur l'autel de l'ultralibéralisme. Les masques sont tombés pendant cette crise: le monde politique ne t'aime pas.

Comment en est-on arrivé là? Comment le politique a-t-il pu t'abandonner à ton triste sort, lui qui jurait la main sur le coeur qu'on ne pouvait pas se passer de tes services? Depuis le début, à chaque Codeco, on te fredonne la même berceuse: "les chiffres de l'épidémie ne sont pas bons", "trop risqué de rouvrir les salles de cinéma", etc. Par civisme, tu y as cru. Ton tour viendrait. Sauf qu'il n'est jamais venu. Ta patience n'a pas été récompensée. L'ouverture des musées et des librairies a fait illusion un moment. Mais c'était juste pour calmer le jeu. Depuis le début, c'était clair: tu as été reléguée dans le dernier wagon. Un choix éminemment idéologique. Tu as été sacrifiée sur l'autel de l'ultralibéralisme. Les masques sont tombés pendant cette crise: le monde politique ne t'aime pas. Au mieux tu le fais rire. Au pire, tu l'agaces parce que tu pointes ses faiblesses, ses contradictions. L'image du parasite te colle toujours à la peau. Ou celle de l'oisif qui vit sur le dos de la sécu. On te tolère quand tout va plus ou moins bien, comme le roi tolère le bouffon, mais on t'abandonne sans scrupule sur le bord de la route quand le temps se gâte. Et ne compte pas sur tes "amis" de gauche pour te défendre, ils ont retourné leur veste du côté pragmatique depuis belle lurette.

Le gouvernement a préféré rouvrir unilatéralement les centres commerciaux que de passer à une gestion des risques par activité, au cas par cas, comme le demandait raisonnablement le collectif StillStanding For Culture. Priorité aux entreprises, aux multinationales, au modèle capitaliste. Et tant pis si c'est lui qui nous a envoyés dans le mur. L'espoir de changer de paradigme n'a pas fait long feu, la seule directive donnée par les autorités est de continuer à consommer et à se gaver. C'est d'autant plus inconséquent qu'on paiera tôt ou tard cette privation d'oxygène. Pas seulement en nombre de déclassés et de dépressifs, mais par une radicalisation des tensions sociales qui n'auront pas été soulagées, apaisées et digérées à temps, notamment par le filtre de l'imaginaire. Lassée d'être baladée depuis des mois, tu as décidé de sortir du rang en organisant des retrouvailles avec le public dans une centaine de lieux du 30 avril au 8 mai. Dans le respect de protocoles sanitaires qui ont fait leurs preuves. Certains appellent ça de la désobéissance civique. On y voit plutôt un sens des responsabilités.

Tu te croyais indispensable. Tes états de service, pensais-tu, te mettaient à l'abri des mauvaises surprises. Après tout, c'est quand même toi qui as arraché l'humanité à la glaise. Toi aussi qui as appris à transcender la banalité, la laideur, l'ordinaire. Toi encore qui as produit des tableaux, des romans, des films, des musiques qui nous émeuvent, qui nous subjuguent, qui nous transpercent, qui nous chavirent, qui nous consolent. Toi enfin qui as armé nos esprits contre l'injustice, l'intolérance, l'arbitraire. Revenue de tout, des autodafés, des oukases, des fatwas, tu t'étais forgé une respectabilité qui te garantissait, pensais-tu, un brevet d'invincibilité. Tes représentants vivaient souvent chichement mais sans toi, te disais-tu naïvement, la civilisation s'écroulerait. Rien de grave ne pouvait donc t'arriver. Tu étais essentielle, on te l'a répété tant de fois que tu avais fini par y croire. Même les puissants te cajolaient, ne manquant jamais une occasion de se montrer et de chanter tes louanges dans tes vernissages, tes festivals, tes galas, tes ventes aux enchères. Rien ne laissait donc présager la déchéance qui te frappe depuis un an. Un scénario de série apocalyptique dont le dernier épisode, qui s'est joué vendredi passé, a douché tes maigres espoirs d'être encore prise en considération. Pas au nom de valeurs universelles qu'il faut préserver des ténèbres -on n'en est plus là-, mais simplement par compassion pour tes serviteurs qui s'enfoncent irrémédiablement dans le désespoir. Comment en est-on arrivé là? Comment le politique a-t-il pu t'abandonner à ton triste sort, lui qui jurait la main sur le coeur qu'on ne pouvait pas se passer de tes services? Depuis le début, à chaque Codeco, on te fredonne la même berceuse: "les chiffres de l'épidémie ne sont pas bons", "trop risqué de rouvrir les salles de cinéma", etc. Par civisme, tu y as cru. Ton tour viendrait. Sauf qu'il n'est jamais venu. Ta patience n'a pas été récompensée. L'ouverture des musées et des librairies a fait illusion un moment. Mais c'était juste pour calmer le jeu. Depuis le début, c'était clair: tu as été reléguée dans le dernier wagon. Un choix éminemment idéologique. Tu as été sacrifiée sur l'autel de l'ultralibéralisme. Les masques sont tombés pendant cette crise: le monde politique ne t'aime pas. Au mieux tu le fais rire. Au pire, tu l'agaces parce que tu pointes ses faiblesses, ses contradictions. L'image du parasite te colle toujours à la peau. Ou celle de l'oisif qui vit sur le dos de la sécu. On te tolère quand tout va plus ou moins bien, comme le roi tolère le bouffon, mais on t'abandonne sans scrupule sur le bord de la route quand le temps se gâte. Et ne compte pas sur tes "amis" de gauche pour te défendre, ils ont retourné leur veste du côté pragmatique depuis belle lurette. Le gouvernement a préféré rouvrir unilatéralement les centres commerciaux que de passer à une gestion des risques par activité, au cas par cas, comme le demandait raisonnablement le collectif StillStanding For Culture. Priorité aux entreprises, aux multinationales, au modèle capitaliste. Et tant pis si c'est lui qui nous a envoyés dans le mur. L'espoir de changer de paradigme n'a pas fait long feu, la seule directive donnée par les autorités est de continuer à consommer et à se gaver. C'est d'autant plus inconséquent qu'on paiera tôt ou tard cette privation d'oxygène. Pas seulement en nombre de déclassés et de dépressifs, mais par une radicalisation des tensions sociales qui n'auront pas été soulagées, apaisées et digérées à temps, notamment par le filtre de l'imaginaire. Lassée d'être baladée depuis des mois, tu as décidé de sortir du rang en organisant des retrouvailles avec le public dans une centaine de lieux du 30 avril au 8 mai. Dans le respect de protocoles sanitaires qui ont fait leurs preuves. Certains appellent ça de la désobéissance civique. On y voit plutôt un sens des responsabilités.