C'est bien connu, les rêves ont leur propre logique. Votre esprit ensommeillé fait entrer en collision deux éléments incongrus, rendant cohérent dans le songe ce qui n'est pas censé l'être dans la vie éveillée. La musique de James Blake, c'est à peu près pareil. Le morceau Assume Form, qui ouvre le nouvel album du même nom, l'illustre bien: une boucle de piano classique qui dégringole, un beat discret, et la voix qui se traîne, jusqu'à buter sur le refrain qui amène la mélodie hors des rails. Classique. La preuve, s'il en fallait encore, que l'Anglais maîtrise encore et toujours l'art du calme et de la tempête. L'un des seuls à pouvoir donner à un simple piano solitaire l'épaisseur d'un solo d'heavy metal.
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C'est bien connu, les rêves ont leur propre logique. Votre esprit ensommeillé fait entrer en collision deux éléments incongrus, rendant cohérent dans le songe ce qui n'est pas censé l'être dans la vie éveillée. La musique de James Blake, c'est à peu près pareil. Le morceau Assume Form, qui ouvre le nouvel album du même nom, l'illustre bien: une boucle de piano classique qui dégringole, un beat discret, et la voix qui se traîne, jusqu'à buter sur le refrain qui amène la mélodie hors des rails. Classique. La preuve, s'il en fallait encore, que l'Anglais maîtrise encore et toujours l'art du calme et de la tempête. L'un des seuls à pouvoir donner à un simple piano solitaire l'épaisseur d'un solo d'heavy metal. Sur Assume Form, James Blake ajoute toutefois de nouvelles nuances. Avant que le lien de préécoute envoyé par la maison de disques ne soit désactivé, on a pu prendre quelques notes sur chacun des morceaux. I'll Come Too, par exemple: "Ballade. Mélodie amoureuse à la Tin Pan Alley/Broadway". Ou encore, à propos de Are You in Love: "crescendo nuptial". Et plus généralement, cette impression que James Blake se permet aujourd'hui des morceaux qui ruissellent moins qu'ils ne coulent, limpides. Les chansons se font désormais plus directes et lumineuses. Comme si l'intéressé avait voulu faire définitivement un sort à sa réputation de chanteur triste aux morceaux neurasthéniques? C'est peu dire qu'Assume Form est l'un des albums les plus attendus de l'année. Plus que jamais, James Blake se trouve en effet au centre de l'échiquier pop. Un pion essentiel, l'un des rares à avoir réussi à créer à peu près l'unanimité autour de lui, rassemblant des fans venus aussi du bien du rock, que de la pop, de l'électronique ou du hip-hop. Pas mal pour une musique qui a longtemps passé pour complètement insulaire, voire carrément autiste. C'est en 2010 que James Blake a commencé à faire parler de lui -notamment avec l'EP CMYK, publié par le label d'origine gantoise R&S. Né à Londres, en 1988, le jeune homme est alors rapidement propulsé à l'avant-scène. Actif dans la mouvance dubstep, véritable bande-son de la capitale britannique, il l'amène sur des terrains plus apaisés. Pour preuve, sa reprise de Limit To Your Love, de la Canadienne Feist. Le morceau constitue sa première carte de visite dans les hit-parades. Un premier tube qui, pourtant, n'a, a priori, rien à faire là. À peine secouée par des infrabasses dub, la version est lente, décharnée: en d'autres mots, impassable en radio. James Blake réussit pourtant à imposer sa patte, son son. Il faut dire qu'il correspond assez bien à l'ambiance du moment. Juste avant, en 2009, le trio The xx a créé également la surprise avec un premier album, où chaque note semble comptée, chaque mot soigneusement pesé. Squelettique, la musique de chambre du trio pose une sorte de néo-new wave sensible. À l'époque, les médias musicaux titrent volontiers "Quiet is the new loud". Après l'hystérie des fluo kids des années 2000, c'est le retour à la sobriété, au noir/blanc romantique. C'est encore la revanche des nerds, des âmes solitaires et timides, qui peuvent désormais composer leurs chansons sans avoir à sortir de leur chambre d'ados. Quelque part, huit ans et trois albums plus tard, James Blake traîne toujours un peu cette image. Un jeune garçon romantique aux cheveux savamment ébouriffés, regard mélancolique et voix sensible. En soi, une véritable anomalie dans un monde devenu complètement hystérique et cacophonique. Il aurait pu ainsi s'effacer, disparaître. Au lieu de ça, il est devenu omniprésent. Comment? Notamment en accompagnant (plus qu'en surfant) sur la vague hip-hop. L'Anglais n'a jamais caché qu'il était autant fan du songwriting de Joni Mitchell que du R'n'B langoureux de D'Angelo. Dès Overgrown, son deuxième album sorti en 2013, il pouvait compter à la fois sur le concours de Brian Eno et de RZA du Wu Tang Clan (ou encore sur celui de Chance The Rapper pour un remix). L'année d'avant, il avait pu également collaborer avec le génie le plus névrosé du rap: Kanye West, himself. Dans la foulée, James Blake se retrouvera invité sur quelques-uns des albums rap/soul/R'n'B les plus cruciaux de ces dernières années. Du Damn de Kendrick Lamar aux Birds in the Trap Sing McKnight de Travis Scott, en passant par le Prima Donna de Vince Staples, le 4:44 de Jay-Z, ou encore la BO de Black Panther. Non content d'inscrire son nom au générique de la doublette Blonde/Endless de Frank Ocean, il a encore mis sa patte sur le Lemonade de Beyoncé. Impressionnant. On ne s'étonnera donc pas de retrouver dans le casting d'Assume Form des noms comme Travis Scott, Andre 3000 ou encore le producteur Metro Boomin. Ce n'est pas qu'une question d'affinités musicales. Sans doute Blake a-t-il mieux compris que d'autres que, derrière la façade testostéronée, le hip hop est surtout devenu le lieu d'une expression hyper-intime. Comme si l'ego trip avait été remplacé par l'ego-strip -de Kanye mettant à nu ses névroses aux penchants émo de Drake, en passant par les confessions de Frank Ocean ou les dilemmes de Kendrick Lamar. La parole rap peut être brutale, elle est surtout crue, directe, sans fard. À fleur de peau. L'an dernier, James Blake participait à une conférence sur la santé mentale (à l'occasion du symposium annuel de la PAMA, Performing Arts Medicine Association). Il y évoquait notamment les risques de dépression liés aux tournées incessantes et à la vie dans le show-biz en général, ainsi que ses propres pulsions suicidaires. C'était aussi une occasion de dénoncer la stigmatisation envers les artistes masculins qui osaient s'épancher et disséquer leurs sentiments. Après la sortie du morceau Don't Miss It, il insistait encore sur Twitter, revenant une nouvelle fois sur l'image de "garçon pleurnichard" qu'il continue encore de traîner malgré lui. "J'ai toujours trouvé cette expression malsaine et problématique quand elle est utilisée pour décrire des hommes se contentant de parler de leurs sentiments ouvertement. Alors que l'on ne questionne pas les femmes quand elles s'ouvrent sur les choses avec lesquelles elles doivent lutter, étiqueter ainsi les hommes contribue à la désastreuse stigmatisation historique que subissent ceux qui expriment leurs émotions." À sa manière, Blake questionne lui aussi le patriarcat et ses effets. Non seulement sur les femmes, mais aussi sur les hommes. Derrière son titre volontiers abstrait, Assume Form est ainsi l'album le plus ouvert de James Blake. Le plus instantané, voire le plus pop. Ou en tout cas le plus direct, si l'on s'en tient à des morceaux comme Barefoot in the Park, en duo avec l'Espagnole Rosalía, Tell Them (avec Moses Sumney) ou Power On ("I thought I never find my place/But I was wrong"). Il n'évacue pas les moments de doute et d'angoisse paralysante ( Mile High avec Travis Scott, What's The Catch?, avec André 3000). Mais dès l'entame, sur le morceau-titre, Blake insiste: "I hope this is the first day I connect motions to feelings". Face au blues existentiel, il fait ainsi le pari d'un disque à la fois pudique et vulnérable. Face aux remous anxiogènes de l'époque et aux tendances au repli, il ose l'ouverture. Et l'implication. "Je pourrais éviter de regarder dans les yeux/Je pourrais éviter de sortir dehors/Je pourrais éviter de gâcher ma vie", chante-t-il sur Don't Miss it. Et ainsi, continue-t-il, pouvoir dire ce qu'il veut, déconnecter quand il veut, se barrer quand il veut, éviter de se mouiller somme toute. "Mais je passerais à côté", insiste-t-il, concluant: "Don't miss it/Like I did". Comme une manière de prôner l'engagement ici et maintenant, comme remède au cynisme ambiant.