Cette fois, c'est la bonne. Après plusieurs tentatives ("Finalement, ce sera plutôt fin de semaine prochaine") et autres rendez-vous manqués ("Il est sur le tournage d'un clip, il y a un peu de retard"), SCH est en ligne. De fait, l'homme est très occupé. Depuis la sortie du deuxième volet de sa trilogie JVLIVS, il n'arrête pas. Meilleur démarrage de l'année sur Spotify lors de sa sortie il y a deux mois, l'album est en route vers le double platine en France -l'équivalent d'un Julien Doré ou d'un Vianney-, tandis qu'il a trôné pendant cinq semaines au top des ventes en Belgique. Trois ans après le premier tome, SCH retrouve son double, personnage de jeune loup grimpant, un à un, les échelons de la pègre locale. Depuis ses débuts, le rappeur a toujours pioché dans l'imagerie gangster. Avec JVLIVS, il la met cependant au service d'un véritable storytelling. L'ambiance est cinématographique -les interludes du disque sont racontés par José Luccioni, la voix française d'Al Pacino. Et le paysage méditerranéen -de Palerme à Marseille, en passant par Gibraltar, le négoce a l'accent du sud. On ne trouvera donc, dans JVLIVS, aucune rime sur la pandémie ou la situation au Proche-Orient. Par contre, SCH n'a pas son pareil pour manier une écriture très visuelle, plantant un décor en quelques mots. "C'est vrai que j'aime bien créer des images, en les décrivant de la manière la plus universelle possible. Il faut que celui qui écoute voie directement la scène." Exemple sur le morceau Crack: "Glock blanc, ton sur ton/Longue veste comme dans les feuilletons/Des bonnets troués dans un Vito/Et j'suis De Niro, dans Vito". Ou encore façon Tontons flingueurs, sur Marché noir: "Toujours un peu la palpit', quand je vois passer la Sazias", référence à la société française de transport de fonds.
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Cette fois, c'est la bonne. Après plusieurs tentatives ("Finalement, ce sera plutôt fin de semaine prochaine") et autres rendez-vous manqués ("Il est sur le tournage d'un clip, il y a un peu de retard"), SCH est en ligne. De fait, l'homme est très occupé. Depuis la sortie du deuxième volet de sa trilogie JVLIVS, il n'arrête pas. Meilleur démarrage de l'année sur Spotify lors de sa sortie il y a deux mois, l'album est en route vers le double platine en France -l'équivalent d'un Julien Doré ou d'un Vianney-, tandis qu'il a trôné pendant cinq semaines au top des ventes en Belgique. Trois ans après le premier tome, SCH retrouve son double, personnage de jeune loup grimpant, un à un, les échelons de la pègre locale. Depuis ses débuts, le rappeur a toujours pioché dans l'imagerie gangster. Avec JVLIVS, il la met cependant au service d'un véritable storytelling. L'ambiance est cinématographique -les interludes du disque sont racontés par José Luccioni, la voix française d'Al Pacino. Et le paysage méditerranéen -de Palerme à Marseille, en passant par Gibraltar, le négoce a l'accent du sud. On ne trouvera donc, dans JVLIVS, aucune rime sur la pandémie ou la situation au Proche-Orient. Par contre, SCH n'a pas son pareil pour manier une écriture très visuelle, plantant un décor en quelques mots. "C'est vrai que j'aime bien créer des images, en les décrivant de la manière la plus universelle possible. Il faut que celui qui écoute voie directement la scène." Exemple sur le morceau Crack: "Glock blanc, ton sur ton/Longue veste comme dans les feuilletons/Des bonnets troués dans un Vito/Et j'suis De Niro, dans Vito". Ou encore façon Tontons flingueurs, sur Marché noir: "Toujours un peu la palpit', quand je vois passer la Sazias", référence à la société française de transport de fonds. Sûr que SCH connaît ses classiques, du Parrain à French Connection en passant par Scarface ou Gomorra. Avec JVLIVS 2, il fait même mentir les schémas habituels, selon lesquels les suites sont souvent moins bonnes que le premier épisode. Le deuxième volet de la trilogie est en effet encore mieux maîtrisé. "J'ai en tout cas l'impression d'être de plus en plus pointilleux. Aujourd'hui, j'ai mon studio, je suis mon propre ingé son, je suis beaucoup plus immergé dans la musique." Sous ses airs de dandy caillera dilletante, SCH chipote, chicane, perfectionne, "enfermé dix heures par jour, en studio pendant un mois et demi, rien que pour le mix final, à se rendre fou pour des fréquences que les gens n'entendront même pas." Et puisque le montage est une étape cruciale dans la confection d'un bon film, l'enchaînement des morceaux a également fait l'objet de beaucoup d'attention: s'il peut se prendre en cours de route, ou s'écouter de manière fragmentée, JVLIVS 2 gagne à être déroulé de bout en bout. "Ça fait plaisir à entendre, parce qu'on s'est vraiment fait chier (rires). On a beaucoup réfléchi. Il y a eu au moins quatre, ou cinq tracklisting différents. Après, on ne va pas se mentir, c'est plus facile quand vous avez déjà une base. Quand on s'est lancés sur le volume 1, on partait vers l'inconnu. Aujourd'hui, on voit mieux où l'on va, les erreurs que l'on veut éviter de refaire." Comme? "Je ne les citerai pas, par souci de préserver la magie" (rires). Disons que JVLIVS 2 maîtrise mieux l'art des transitions et du rebondissement? "Le tome 1 était en effet peut-être moins riche rythmiquement, plus monotone. Sur le tome 2, il y a plus de variations, les transitions sont mieux amenées, entre une ambiance trap puis un son plus rock ou même reggaeton." Et puis, il y a aussi cette manière de rapper, assez unique dans son genre. Elle est à la fois directement identifiable et impossible à reproduire... À vrai dire, elle peut même décontenancer. Bourré d'attitude, le rap de SCH n'a pas peur d'oser des placements parfois hasardeux ou inattendus. Quand Julien Schwarzer de son vrai nom réussit à percer au milieu des années 2010, on n'a d'ailleurs pas tout de suite compris. Le personnage détonne. Sur l'un de ses premiers tubes, Champs-Élysées, il apparaît tel un long échalas maigrelet. Torse nu, le blanc-bec affiche alors ses tatouages et ses chicots du bonheur avec une morgue rigolarde. Il est déjà très looké, davantage sapé rock-star que streetwear: veston en velours, jeans troués et cheveux mi-longs ultrafins, façon pub pour après-shampoing, parce qu'"il le vaut bien". Sa première mixtape A7 confirmera cette singularité. Parue le 13 novembre 2015 (...), elle est aujourd'hui considérée comme un classique du rap français de la décennie passée. Le titre fait naturellement référence à l'autoroute du soleil, qui relie Lyon à Marseille. C'est là que SCH a grandi. Plus précisément à Aubagne, à dix minutes de la cité phocéenne. Lors d'une précédente rencontre, le rappeur, né en 1993, détaillait: "C'était un peu la zone. Il ne s'y passait jamais rien. Et quand il se passait quelque chose de notable, c'était rarement une bonne nouvelle pour les "collègues"... La vie de banlieue, quoi." La case bio est vite emballée: parents divorcés, une mère infirmière dévouée, et un père chauffeur de poids lourds charismatique, d'origine allemande -" mais à part les insultes, je n'entendais jamais d'allemand à la maison". Pour décrire son milieu, il évoque encore volontiers la classe moyenne, celle "qui gagne trop pour toucher des aides, mais qui peine à boucler le mois", accumulant les factures impayées et "les relances EDF". Gamin, il voit débarquer les huissiers. Aujourd'hui, tiré du pétrin financier, il n'a toujours pas oublié. Comme quand il rappe sur Raisons: "Y a des gens qui regardent les prix, enfoiré, qui ont pas un rond après le 15"... À l'adolescence, le rap est déjà là pour tromper l'ennui. Les petites combines aussi. Il s'étend rarement sur le sujet. La veille de passer son bac, il s'embrouille, se fait larder à coup de tesson de bouteille, et finit à l'hôpital avec une collection de points de suture. À l'école, le certificat médical n'impressionne pas: il est recalé, et rentre en lycée professionnel pour devenir chauffagiste. Au final, il va surtout enchaîner les petits boulots avant de faire une entrée fracassante sur la scène rap, via A7. Sur le morceau-titre, SCH rappe la galère et insiste "se lever pour 1200, c'est insultant". Trois ans plus tard, la rime sera reprise sur les banderoles des Gilets Jaunes... Pas question pour autant de ranger SCH dans la case rap "social", encore moins "conscient". Il préfère affiner son personnage de mauvais garçon "scélérat", et détailler ses rimes trash et vicieuses. "Quand j'arrive en 2015, je découvre plein de choses: la reconnaissance du public, la notoriété, l'exposition, etc. Mais ce n'est que le premier combat qui s'achève. Une fois que vous avez digéré le choc, il y en a un deuxième qui commence, et qui est de réussir à durer. S'inscrire dans le temps, c'est un autre taf, encore bien plus compliqué." SCH va s'y atteler, en enchaînant les albums à un rythme soutenu: Anarchie (2016), Deo Favente (2017), JVLIVS tome 1 (2018), et Rooftop (2019). C'est le rap jeu à l'heure du streaming, façon rouleau compresseur: surtout ne jamais rester trop loin de la fenêtre de tir, de peur de perdre l'attention d'un public désormais saturé de propositions. La course est effrénée. "J'ai tué la galère", rappe ainsi SCH, mais "je me suis un peu tué aussi" (Raisons). Sur Zone à danger, il précise encore: "Je laisse un peu de santé à chaque titre/À peine sorti, ils veulent la suite". "On a tous nos vies. Mais c'est vrai que dans ce milieu, on est surtout des jeunes, qui viennent souvent des quartiers. Quand on se retrouve en studio, ça bédave, ça boit. Sauf que quand tu vois le fréquence à laquelle sortent les albums aujourd'hui, c'est très con d'imaginer, comme j'ai pu le faire à certains moments, que les stupéfiants ou l'alcool délient quelque chose en toi, artistiquement parlant. À long terme, c'est même contreproductif." En attendant, le résultat est là, les efforts ont payé. À force de taper sur le clou, SCH est aujourd'hui devenu l'une des têtes de gondole de la scène hexagonale. Voire plus... Ces derniers mois, la popularité du rappeur a encore fait un bond. Et cette fois, sans qu'il l'ait tout à fait cherché. En participant l'été dernier au carton-surprise de 13 Organisée -le projet de Jul rassemblant sur un seul album un all-star du rap marseillais, ancienne et nouvelle générations mélangées, d'IAM à Soso Maness-, SCH a touché un nouvelle audience. C'est lui qui ouvre le feu sur le single Bande organisée, morceau le plus écouté en 2020 en France, affichant plus de 300 millions de vues sur YouTube. "Clairement, c'est un moment charnière dans ma trajectoire. En un seul couplet, j'ai été approché par un public qui ne me connaissait pas. C'est quelque chose dont j'ai voulu tenir compte sur JVLIVS 2. À ces gens qui m'ont découvert avec Bande organisée , j'ai voulu donner des gages de reconnaissance, tout en les amenant malgré tout dans mon propre univers." D'un côté, cela donne donc le morceau Mode Akimbo, rythme reggaeton-bouillabaisse typique, auquel participe Jul, le grand rassembleur. De l'autre, le titre Mannschaft, exercice rap impitoyable, sur lequel intervient l'autrement plus sulfureux Freeze Corleone. Casse-gueule, le grand écart est parfaitement exécuté. SCH réussit même à intégrer ces différentes couleurs dans son scénario, sans que ça choque. Du grand art. Il n'empêche: lui qui se serait bien vu encore un peu dans la peau de l'underdog se retrouve aujourd'hui aux avant-postes. En pleine lumière même. Sur le Net, il est devenu le sujet de multiples parodies, ses expressions favorites compilées et reprises en boucle -"C'est incroyable, mec...". Le signe que SCH est devenu une vraie pop star? "J'ai grandi dans un truc où l'on n'aimait pas trop se faire remarquer: on ne parlait pas fort dans la rue, on restait dans notre coin, on ne se mélangeait pas trop. Alors forcément quand tu as évolué dans ce système-là, ça fait un peu bizarre de se retrouver, au centre de l'attention." Jusqu'ici, SCH a pourtant l'air de plutôt bien gérer, avec pas mal d'humour et de second degré. La semaine dernière, il inaugurait son compte TikTok, promettant d'emblée: "On va faire le cirque, les amis." Certes, de rappeur à machine à meme, il n'y a parfois qu'un pas. Parce qu'il continue de vouloir peaufiner son art, SCH en reste encore loin. Sur Tempête, par exemple, il insiste bien: "Personne sait comment j'ai la dalle". Le succès a beau être au rendez-vous, SCH a encore faim. "Je n'aime pas trop regarder dans le rétro. On a accompli tellement de choses ces dernières années que je pourrais être tenté de m'asseoir dessus, de me reposer sur ces acquis. Je préfère plutôt aller de l'avant." Discours formaté? De toute façon, quitte à jouer un personnage, l'intéressé a trouvé le rôle parfait avec JVLIVS. Il lui permet d'exprimer ses penchants les plus romanesques (et les plus sombres) mais aussi de glisser entre les lignes des éléments biographiques personnels, comme quand il évoque son père, décédé en 2017. Sous le costard classique du mafieux, il accumule ainsi subtilement les couches. Sans avoir besoin de s'épancher, il peut se raconter. Et donner sa version des faits, tout en évitant de rentrer dans de grands discours. À la fin de la conversation, SCH, le vrai, digresse sur la pandémie et le climat social du moment: "De toute façon, les gens galèrent déjà trop à tenter de remplir leur frigo que pour faire la révolte..." Alors oui, bien sûr, JVLIVS est d'abord un grand divertissement. Avec pour héros principal, un voyou violent et crâneur, fan de belles toquantes et de gros calibres. Mais il est aussi, comme tous les meilleurs personnages de mafieux, cette âme troublée, qui se sait condamnée. À quoi bon se rebeller et essayer de s'extirper de sa condition puisque l'on finit toujours broyé? Céline écrivait: "On est nous les mignons du Roi Misère. C'est lui qui nous possède! Quand on est pas sage, il serre... On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger..." Pas sûr que JVLIVS ait lu Voyage au bout de la nuit. Mais, sur Loup noir, cela ne l'empêche pas de glisser, la main sur le Tokarev: "Je m'entraîne à sourire devant la glace/Je m'entraîne à souffrir sans remède." Mafia blues...