Parlons du militantisme techno. Celui des années 90 m'emmerdait. Bien que terriblement gnangnan, le trip PLUR (Peace, Love, Unity, Respect) me semblait aller de soi. Tout le côté "militons tous ensemble pour changer l'histoire de la musique" me faisait par contre le même effet qu'écouter un bon petit épicier artisanal rêver d'un jour détenir un empire commercial de grandes surfaces. Cette musique, ses idéaux, ne m'ont jamais eu l'air de pouvoir se propager à grande échelle sans se dénaturer complètement. C'était "la bande son des incompris" pour reprendre le titre d'un chapitre de Der Klang Der Familie, le bon bouquin de Felix Denk et Sven Von Thülen sur Berlin et la techno. La techno repoussait plus qu'elle n'attirait et pour moi, cela ne servait à rien de vouloir la faire comprendre à plus de gens. Je comparais cette culture à un culte, à une secte: on n'allait vers ça que si notre âme en entendait l'appel. Mais émettre cet appel à grande échelle, l'amplifier à destination du grand-public, c'était ouvrir la porte à toutes les dérives, aux pires horreurs. La militance techno rêvait d'un meilleur avenir culturel et social, plus inclusif dirait-on aujourd'hui. Il fut malgré tout très vite évident que toute cette militance, dès que transformée en produit vendable par l'industrie des loisirs, aboutirait surtout à des tonnes d'Electronic Dance Music bien putassière et au gigantisme régressif de Tomorrowland. Pourquoi la techno aurait-elle échappé au destin d'Elvis Presley, des Rolling Stones et de Pink Floyd dès qu'elle cessa d'être margin...

Parlons du militantisme techno. Celui des années 90 m'emmerdait. Bien que terriblement gnangnan, le trip PLUR (Peace, Love, Unity, Respect) me semblait aller de soi. Tout le côté "militons tous ensemble pour changer l'histoire de la musique" me faisait par contre le même effet qu'écouter un bon petit épicier artisanal rêver d'un jour détenir un empire commercial de grandes surfaces. Cette musique, ses idéaux, ne m'ont jamais eu l'air de pouvoir se propager à grande échelle sans se dénaturer complètement. C'était "la bande son des incompris" pour reprendre le titre d'un chapitre de Der Klang Der Familie, le bon bouquin de Felix Denk et Sven Von Thülen sur Berlin et la techno. La techno repoussait plus qu'elle n'attirait et pour moi, cela ne servait à rien de vouloir la faire comprendre à plus de gens. Je comparais cette culture à un culte, à une secte: on n'allait vers ça que si notre âme en entendait l'appel. Mais émettre cet appel à grande échelle, l'amplifier à destination du grand-public, c'était ouvrir la porte à toutes les dérives, aux pires horreurs. La militance techno rêvait d'un meilleur avenir culturel et social, plus inclusif dirait-on aujourd'hui. Il fut malgré tout très vite évident que toute cette militance, dès que transformée en produit vendable par l'industrie des loisirs, aboutirait surtout à des tonnes d'Electronic Dance Music bien putassière et au gigantisme régressif de Tomorrowland. Pourquoi la techno aurait-elle échappé au destin d'Elvis Presley, des Rolling Stones et de Pink Floyd dès qu'elle cessa d'être marginale et utopique pour embrasser les règles plus traditionnelles du show-business et du capitalisme?Le militantisme techno d'aujourd'hui, c'est autre chose, que je n'ai jamais vraiment compris. Du moins jusque lundi dernier, je crois. C'est un excellent édito du journaliste Olivier Laam, publié dans le journal Libération, qui m'a un tout petit peu fait entrevoir la possibilité qu'il s'agit peut-être là surtout d'une profonde incompréhension générationnelle. Laam aborde dans son article "l'affaire R&S", que l'on peut rapidement résumer comme suit: Raj Chaudhuri, un ancien directeur artistique du label gantois, fleuron de l'histoire des musiques électroniques, attaque en justice Renaat Vandepapeliere, son fondateur, pour "licenciement illégal et discrimination raciale". Des e-mails et des SMS on va dire "discutables" ont été publiquement dévoilés. Sur les réseaux sociaux, des artistes du label y sont allés de leurs propres commentaires désobligeants envers Vandepapeliere. Sur quelques médias spécialisés, Chaudhuri a longuement expliqué ses motivations alors que R&S s'est contenté d'un communiqué laconique accusant son ancien employé de "tentative de chantage". Bref, ça chauffe et pour ma part, je n'en dirai pas plus ici. C'est à la justice de déterminer si Vandepapeliere est coupable de racisme et de licenciement abusif. Pas à moi. Pas à vous non plus, d'ailleurs. Je peux en revanche très tranquillement m'étendre sur un autre aspect de cette affaire, plus culturel, plus social et plus générationnel aussi, donc. Dans son papier, Olivier Laam parle de R&S comme d'un label au "nombre limité d'artistes noirs", ne citant que Juan Atkins et Dave Angel. Vu que cela ne correspond pas du tout à mes propres souvenirs, cela m'a d'abord considérablement fait tiquer. Durant les années 90/2000, lorsque j'interviewais énormément de producteurs techno pour les magazines RifRaf et plus tard Out Soon, c'est en effet via R&S que je me suis retrouvé à causer à des artistes afro-américains aujourd'hui quelque peu oubliés comme, entre autres, Kenny Larkin et Stacey Pullen. En 2021, quand des médias anglais me présentent R&S comme étant surtout connu pour avoir sorti les premiers albums d'Aphex Twin, ça me donne donc comme une impression de lavage de cerveau. R&S blanco-centré? R&S raciste? Allons, allons. Ce label me semblait au contraire très ouvert sur le monde, voyageant du Japon (Ken Ishii, Boom Boom Satellites...) à la Norvège (Biosphere...), en passant par l'Angleterre provinciale (AFX...) et le Detroit noir (voir Discogs). Cela dit, vérification faite, c'est exact qu'aujourd'hui comme hier, on compte assez peu d'afro-américains et de femmes au catalogue. Et alors? Comme le dit Renaat Vandepapeliere dans l'un des échanges avec son employé militant: "nous sommes un label de musique, pas un parti politique!"Je ne vois rien de raciste à cette réaction et je pense qu'elle découle justement de l'appartenance à une culture qui ne se préoccupait pas des origines des gens, de leurs genres, des classes sociales, de politique. Faut-il rappeler que l'idéal absolu des premières heures de la techno était celui d'une musique jetable créée en direct ou presque par des anonymes qui se revendiquaient davantage techniciens qu'artistes? Que le pionnier Derrick May en parlait comme de "la rencontre de Kraftwerk et de Funkadelic dans un ascenseur", un crossover métissé donc? Que cette culture alors marginale était fondamentalement ce qu'on appelle aujourd'hui un safe-space? Qu'on ne dansait pas la techno pour les mêmes raisons à Detroit, à Berlin, en Angleterre et en Belgique? Qu'une poignée d'artistes noirs américains complètement inconnus chez eux étaient accueillis comme des messies chaque weekend en Europe du Nord? Comme l'écrit très bien Olivier Laam dans Libé, le révisionnisme de l'actuel militantisme, selon qui "l'histoire de la techno au sens large ne serait qu'une longue série de spoliations et de mensonges" est donc une vision réécrite de l'histoire qui "ne fait pas honneur à des décennies d'échanges, d'entraides et de collaborations au sein d'une communauté marginalisée, dont le destin est inséparable de celui des minorités qui l'ont fait." La techno des années 80/90 était une île culturelle où réinventer la société. Le désir de propager l'utopie au monde entier a ensuite été récupéré par une industrie des loisirs aujourd'hui perçue, le plus souvent à raison, comme source inépuisable d'inégalités, d'entourloupes, de racisme et de sexisme. C'est abominable, cela laisse pantois. Mais ce n'est pas parce que l'industrie cumule les tares et que l'île est désormais plutôt délabrée que l'idée de départ ne peut être relancée et encore moins servir d'inspiration à de nouvelles choses. En tant que vieux briscard, je ne comprends donc pas pourquoi ces militants techno contemporains les plus médiatisés semblent tellement vouloir changer de l'intérieur une industrie et bien souvent aussi une société jugées pourries jusqu'au trognon plutôt que de chercher à reconstruire une île à l'atmosphère drôlement plus respirable et aux opportunités peut-être bien vachement plus emballantes qu'une licence sur R&S, ce dinosaure apparu en 1983. Vous déplorez l'invisibilisation des artistes racisé.e.s? Le manque de femmes dans la techno? Qu'un label historique soit dirigé par un boomer blanc au comportement relou et aux vannes offensantes? Hé bien, barrez-vous. Trouvez-vous un endroit où expérimenter une nouvelle ingénierie sociale et des cultures davantage taillées à votre mesure. Formez votre gang, votre meute, votre secte, votre utopie, votre culture et laissez le vieux monde décrépir. Et puis, surtout, ne faites pas l'habituelle erreur de recommencer à vouloir appliquer à la Terre entière ce qui ne fonctionne généralement de façon efficiente et enthousiasmante qu'en comité réduit. Bref, cessez de vous comporter en managers des ressources humaines et restez totalement hippies. En avant pour la résistance underground passive! Et si vous ne comprenez rien à cette chronique ou la trouvez complètement à côté de la plaque, c'est que le noeud du problème est vraiment une incompréhension générationnelle, carrément une incommunicabilité. Raison de plus pour ne plus rien attendre de ce monde.