"C'est drôle que l'on vienne ici, parce que le disque, justement, a un rapport avec l'eau." Un mardi sec de février dans le quartier liégeois de Chênée qui borde l'endroit où Vesdre et Ourthe se rencontrent sans se faire de cadeau. Un épais bouillon café au lait mousse le long des rives, en bordure d'un bâtiment silencieux dominant le tumulte des eaux. La carcasse de béton, "tarkovskienne", semble abandonnée, comme à quelques kilomètres en amont où l'ancien hôpital de Bavière délivre sa ruine urbaine. Liège n'a pas tellement de choses à envier à Charleroi au rayon de la déliquescence industrielle mais Thomas Médard, l'un des six de Dan San, celui qui cinq minutes plus tôt qualifiait l'album Shelter d'aquatique, précise que "rien dans les compositions que j'écris ou dans mes préoccupations ne parle vraiment du passé ouvrier de Liège. Je ne viens pas de là, mes parents sont tous deux travailleurs sociaux."
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"C'est drôle que l'on vienne ici, parce que le disque, justement, a un rapport avec l'eau." Un mardi sec de février dans le quartier liégeois de Chênée qui borde l'endroit où Vesdre et Ourthe se rencontrent sans se faire de cadeau. Un épais bouillon café au lait mousse le long des rives, en bordure d'un bâtiment silencieux dominant le tumulte des eaux. La carcasse de béton, "tarkovskienne", semble abandonnée, comme à quelques kilomètres en amont où l'ancien hôpital de Bavière délivre sa ruine urbaine. Liège n'a pas tellement de choses à envier à Charleroi au rayon de la déliquescence industrielle mais Thomas Médard, l'un des six de Dan San, celui qui cinq minutes plus tôt qualifiait l'album Shelter d'aquatique, précise que "rien dans les compositions que j'écris ou dans mes préoccupations ne parle vraiment du passé ouvrier de Liège. Je ne viens pas de là, mes parents sont tous deux travailleurs sociaux." Les amateurs de protest-songs continueront leur chemin, assumant que Dan San trimballe sa confortable pop-music d'enfants de la classe moyenne belge. Pas aussi simple ni réducteur. Interviewer de commun les six membres du groupe -"une démocratie"- dans un snack proche du local de répétition n'aide pas à tracer les traumas éventuels. D'autant que Shelter est davantage baume que scalpel, quoique les aléas s'y révèlent plus complexes que le porte-flingue charmeur des chansons. Autour de la table s'assoient donc Thomas Médard (voix, guitares), Jérôme Magnée (voix, guitares), Damien Chierici (violon, claviers), Maxime Lhuissier (basse, choeurs), Leticia Collet (piano, voix) et Olivier Cox, nouveau batteur plutôt muet malgré son droit d'aînesse. Il a 30 ans, les autres 28 ou 29. Tous ont récupéré le statut d'artistes avant que les actuelles règles d'obtention n'étranglent la plupart des nouvelles demandes. Ensemble, ils ont fait l'écureuil pour financer le disque via l'ASBL Dan San -environ 20.000 euros au total- et les recettes de la tournée compagne de Domino sorti en 2013. Jérôme: "Dès le départ, on s'est dit que si on voulait franchir une étape supplémentaire, il fallait mettre de l'argent de côté. On s'est constitué un petit pactole sur la longue tournée d'environ 120 dates, avec l'idée d'investir le moment venu." Le groupe creuse la piste des synthés vintage, visite fréquemment Anthony Sinatra (Piano Club, Hollywood Porn Stars), collectionneur de pièces anciennes, se gave de sons et de références. Pour décider, in fine, de choisir un producteur extérieur, le Français Yann Arnaud "qui adapte ses prix" et suit la décision collective, celle de pratiquer davantage les guitares comme de soigner le chant lead. "Le premier album noyait un peu les choses, comme si on avait pratiqué une sorte de camouflage en multipliant les pistes sons: ce n'était pas forcément conscient mais une chanson pouvait aller jusqu'à 250 tracks, dont 100 de violon..."L'entreprise consiste donc à dégraisser sans pour autant mettre l'âme de la musique au chômage. Arnaud, qui a un CV éclectique (Jeanne Cherhal, Loane, Syd Matters), emmène les six de Dan San dans un manoir-studio au nord de Paris, au village de La Frette. On y loge et mange sur place pendant une semaine, sans grande distance entre le café matinal et les premiers accords du jour. Arnaud, "hyper humble", sent parfaitement le sens du vent, capte le moindre frétillement et fait comme tout vrai producteur: il enlève tout ce qui ne sert pas et pousse les meilleures intuitions. Un processus de dégraissage qui livre les morceaux sans les désosser. On comprend vite qu'au-delà d'une création voulue collective -tous les titres sont signés du groupe- certaines lignes émergent. Jérôme: "La première vraie raison de faire de la musique, c'est pour exorciser nos démons, nos angoisses, nos problèmes. On a commencé Dan San à la sortie de l'adolescence et la musique a davantage exprimé nos peurs que nos joies: ces dernières, pas besoin de les dire en chansons, on les vit, simplement. The Call, par exemple, parle du fait de grandir et de s'en rendre compte. Je me suis longtemps mis une pression énorme alors que ce qui compte, au final, c'est d'être heureux." Le temps n'est pas encore aux béatitudes. Thomas, qui avec Jérôme forme le noyau historique du groupe, suit une intime lignée autobiographique dans l'écriture. Il l'a amplement exprimée dans son side-project, The Feather et l'album sorti il y a un peu plus de deux ans. Là, il stresse déjà à l'idée de partir en tournée, loin de la maison liégeoise achetée en bord d'Ourthe avec sa copine. Thomas: "Ocean parle du monde extérieur et de la solitude: je suis solitaire et tourner longtemps, hors de mon cocon, ce n'est pas facile..." Ok mais cela donne aussi de belles chansons, marquées donc par l'eau. Thomas: "Elle est souvent dans les cauchemars de Jérôme, mais chez moi, elle est plus apaisante, elle me calme. Du coup, dans nos textes, comme celui de Seahorse, la métaphore est présente, même si dans le titre d'album -Shelter- c'est la notion d'abri qui a été choisie parce qu'elle correspond le plus à Dan San."