Ils sont à nouveau partis enregistrer aux États-Unis chez Steve Albini. Le fondateur de Big Black et de Shellac et producteur des Pixies, de PJ Harvey, de Jesus Lizard et de Nirvana... Les Liégeois de Cocaine Piss se sont choisi pour parrain une légende intransigeante du rock indépendant américain. Et il le leur rend bien. Quand il ne porte pas leur liquette pour jouer sur la scène du Pukkelpop, il arbore des t-shirts à leur effigie aux Championnats du monde de poker...

"D'emblée, c'était le plan Chicago, sourit Aurélie Poppins, chanteuse maligne et sauvage. On avait eu une super expérience la première fois avec Steve et on voulait clairement réitérer. Sa manière de fonctionner colle vraiment à ce qu'on veut faire. Des sessions courtes. Un enregistrement live. Peu de prises, peu d'effets, pratiquement pas de post-production..."

Cocaine Piss, c'est un bélier, un bulldozer, une tornade, une succession d'impressionnantes déflagrations, de violents et brefs tremblements de terre. C'est aussi un discours engagé. Des textes forts (et hurlés) qui ne manquent pas d'humour et s'attaquent à des problèmes bien d'aujourd'hui. "Je parle encore et toujours de ce que j'ai dans le fond de la tête et qui y trotte depuis un moment maintenant, poursuit Aurélie. Des histoires et expériences personnelles mais aussi des trucs auxquels les gens peuvent s'identifier. Ça tourne souvent autour du genre et de la sexualité. Ce que c'est pour moi d'être une fille dans le monde et comment je me sens. Mais sans se prendre la tête à outrance et en en rigolant. Parce qu'on est fâchés mais aussi là pour s'amuser."

Depuis la sortie de The Dancer (2016), le monde a changé. #MeToo et #BalanceTonPorc sont passés par là. "J'ai l'impression que j'ai le droit d'être davantage subtile. Je n'ai plus besoin d'enfoncer des portes ouvertes. Sur The Dancer, je gueulais des trucs comme "Je n'appartiens pas à un genre". Des statements beaucoup plus clairs. Je n'en ressens plus vraiment le besoin. Je pense pouvoir aller dans les détails. Dans des sentiments et des sensations plus nuancés. La société a évolué en trois ans. Je n'ai pas l'impression de devoir représenter tout un mouvement. Tout ça existe partout. Je peux juste être moi."

Un moi qui parle aussi aux deux hommes du groupe. "Ce sont des textes auxquels on peut très bien s'identifier quand on est un garçon, commente le guitariste Mathias Estelles Y Carrion. Du moins si tu ne te considères pas comme le mâle dans tous ses clichés... On est queer nous aussi. En tant que mec, je ne me sens pas du tout hétéro binaire. Ça me touche. Je peux porter ce message également."

French touch

En février 2018, les Liégeois ont changé de bassiste. Julien Diels s'en est allé. Compliqué de combiner un groupe de rock toujours sur les routes avec un métier à plein temps, d'habiter à Bruxelles, d'oublier ses week-ends pendant deux ans. Diels a été remplacé par Farida Amadou, membre d'OKGB et de Nystagmus souvent croisée dans des projets expérimentaux, aux côtés de Linda Sharock (free jazz et cri primal) ou encore de l'ex-Sonic Youth Thurston Moore. "Farida est super active sur la scène free, impro, bruitiste liégeoise, retrace Aurélie. Une soirée de février, on l'a rencontrée. On a discuté. C'était la première personne à laquelle on avait pensé. Elle a un répertoire super large. C'est une très bonne musicienne. Elle était très à l'aise dans l'improvisation, dans le côté noise. C'est ce qu'on voulait. On a discuté de ce qu'on aimait dans la musique. Mais aussi de la vie en général. De ce qu'on pensait, de position politique, de ce qui est important à nos yeux. On est tous tombés amoureux."

Cocaine Piss new look, Cocaine Piss new sound. Composé dans leur local de répétition, le Studio 5, à Chênée, pendant un été 2018 intense, Passionate and Tragic a été mis en boîte en septembre à Chicago. Deux jours d'enregistrement, une journée pour le mix. Cocaine Piss a grandi, évolué. "On a écouté plein de trucs. Mais bon, on compose toujours super vite. Parce qu'on veut garder quelque chose de spontané. Nos disques, c'est ce qu'on a en tête et ce qu'on aime à un moment précis. Parce qu'on évolue tous assez vite et tout le temps. Ce nouvel album, c'est ce qu'on avait envie de faire l'été dernier."

Farida Amadou a amené une nouvelle énergie dans le projet. "Elle est arrivée avec sa fantastique personne et sa manière de jouer bien à elle. Elle fait ce qu'elle veut. Elle n'a pas du tout dû, je pense, rentrer dans la caisse Cocaine Piss." "Disons même qu'on l'a agrandie, intervient le batteur Yannick Tönnes. L'album est un peu plus diversifié que le précédent en termes de son mais aussi de composition et de mixage."

Cocaine Piss déteste les frontières, les murs, les cloisons. Pour la première fois, Poppins délaisse d'ailleurs l'anglais pour le français (Eat the Rich). "Toi et moi, on n'est pas faits pour durer. Je suis avec toi car je dois manger. Tu es très mignon sur mon canapé. À t'écouter parler toute la journée. Je vais te bouffer. Petit gosse friqué..."

Le résultat est abrasif, d'une efficacité redoutable. "On rigolait en répète autour d'une histoire de milkshake à la tune. Et à la suivante, j'avais écrit une chanson en français sur le fait de bouffer les riches. C'est plus facile d'écrire dans ta langue maternelle et c'était une manière marrante d'essayer quelque chose de nouveau. On vient d'ailleurs de le clipper."

La vidéo est une succession de tableaux sur la richesse décadente, le capitalisme absurde et l'hyperconsommation, réalisée de manière amusante et photographique par Laetitia Bica. La pochette du disque est quant à elle l'oeuvre de Thierry Tönnes, le frère de Yannick. "On a la chance d'avoir un tas de potes qui font des trucs super cool et qui nous filent de leur temps, se réjouit Mathias. Puis, on apprécie aussi l'idée de montrer le travail des autres via notre petit projecteur."

Aussi frontal soit-il, Cocaine Piss a le sens du partage, de l'ouverture... À chaque single, les Liégeois soumettent d'ailleurs leurs morceaux à la relecture. Que ce soit par Onmens, les Party Harders et Tony Triad, Oton ou Lord Hicks... "Ce sont des espèces de rétrospectives retravaillées par des artistes qu'on aime, résument-ils d'une voix. C'est comme une correspondance. On donne carte blanche. Si ça ne ressemble plus du tout, c'est pas grave non plus. Ça donne des résultats totalement improbables, ça élargit les réseaux et crée des portails entre les gens. Il est important de décloisonner les genres musicaux. Et c'est la preuve que tous nos morceaux peuvent exister complètement autrement."

Psycho killer

Ces morceaux, ils sont toujours aussi courts. Bruts. Intenses. Tonitruants. Sociopathic Friend, 53 secondes montre en main, sonne comme un relent des études d'Aurélie en psychologie. "J'ai fait plein de trucs différents dans ma vie mais c'est vrai que ça m'intéresse. Ça se ressent de manière générale dans mes paroles. Je regarde pas mal à l'intérieur de moi. Et je regarde comment les gens autour de moi fonctionnent. Ce morceau parle de relations bidon et des amis qui sont peut-être plus nuisibles qu'autre chose. Mais qui sont des amis. Puis c'est aussi la partie à l'intérieur de soi. Cet ami de merde qu'on est pour soi-même. Il y a plein de trucs dedans mais oui, ça pue un peu la psycho."

Depuis qu'elle a treize-quatorze ans et fréquente les salles de concerts, Aurélie a pu voir la scène punk évoluer. "L'underground n'était pas plus avancé que les autres. Mais ça a énormément changé. On ne voit plus seulement des mecs blancs hétéros dans les salles. Il y a encore des questions à se poser. C'est un processus. Faut avancer. Mais on est en mouvement. On voit de plus en plus de diversité et pas que de genre. Aucun système n'est épargné. Le monde avance. Et à tous les niveaux. Que ce soit dans le public, les orgas, les équipes techniques. On ne va pas dire que tout est parfait, mais on est toujours partis sur ces questions de genre, de diversité. De positivité aussi. Et le monde va d'une certaine manière dans cette direction. On se sent de moins en moins seuls."

Passionate and Tragic, distribué par Hypertension Records. Sortie le 05/04. ****

En concert le 06/04 au Café central, dans le cadre du festival BRDCST.

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