"Tout ça est un immense malentendu. Cet album est bienveillant. C'est un cri d'amour assez obscène tellement on les aime, qui dégouline de bons sentiments. Et ça me dégoûte presque dans ma production, tellement c'est bon et gentil!" Pauvre Yann. A l'entendre, et à lire son Gringos Locos réalisé avec Olivier Schwartz sur l'odyssée américaine de Jijé, Franquin et Morris en 1954, le scénariste français, mais bruxellois depuis bien longtemps, ne méritait pas ça... Pour une fois. Menacé de finir au pilon par les ayants droit de Jijé, l'album est sorti chez Dupuis avec trois mois de retard et une pub monst...

"Tout ça est un immense malentendu. Cet album est bienveillant. C'est un cri d'amour assez obscène tellement on les aime, qui dégouline de bons sentiments. Et ça me dégoûte presque dans ma production, tellement c'est bon et gentil!" Pauvre Yann. A l'entendre, et à lire son Gringos Locos réalisé avec Olivier Schwartz sur l'odyssée américaine de Jijé, Franquin et Morris en 1954, le scénariste français, mais bruxellois depuis bien longtemps, ne méritait pas ça... Pour une fois. Menacé de finir au pilon par les ayants droit de Jijé, l'album est sorti chez Dupuis avec trois mois de retard et une pub monstre, mais aussi, pour Yann, avec ce qui tient de l'infamie ou, sur le coup, de l'injustice: un cahier de dix pages de droits de réponse des héritiers de Joseph Gillain. Couleuvre nécessaire pour voir enfin aboutir ce projet vieux de 20 ans, que Yann n'a pas encore tout à fait avalée. " Les vrais reproches, c'est de dire que "notre" Joseph Gillain est ridicule débonnaire, agressif, catho... On lui reproche tout. Mais c'est une projection des enfants eux-mêmes! Parce que le nôtre, on l'aime il n'est pas du tout vilain. J'admets par contre, et c'est une confession que je fais aujourd'hui, que je n'aurais pas dû lui mettre des bretelles. J'ai fait n'importe quoi. Des bretelles, c'est grotesque." Si on peut donc s'étonner, après autopsie, d'un tel procès d'intention pour un album fantaisiste bien qu'extrêmement documenté, comme souvent chez Yann, le principal intéressé n'est évidemment pas dupe: " Je dois tout ça à ma réputation. C'est mal tombé." Sa réputation -scénariste de génie pour les uns dont Franquin, pur emmerdeur aux limites de l'acceptable pour les autres-, Yann Lepennetier la soigne depuis ses débuts, dès 1980: à peine débarqué dans les "hauts de page" du journal de Spirou avec Conrad, il y atomise dans un style volontiers sale, bête et méchant tous les cadors de l'époque en général, et ceux du journal en particulier. Un souffle punk qui va évidemment tourner court (viré après deux ans, culte à jamais), mais qui l'emmènera loin dans la provocation, avec ses complices de l'époque Conrad et Hardy: chez Dupuis, Les Innommables introduisent noirceur et ton adulte dans un univers jusque là enfantin, alors que chez Circus et Glénat, il atteint des sommets de provoc' scabreuse avec La patrouille des Libellules, troupe de scouts dégénérés dans les années 30, que seuls des Vuillemin, Raiser ou Desproges auraient pu, et seulement à l'époque, se permettre de mettre en scène... Depuis, Yann feint toujours de s'être assagi, mais personne n'est dupe. Devenu lui-même un des cadors et des tauliers de la BD franco-belge, responsable de moult séries ou one-shot, tant humoristiques que réalistes, il reste, derrière ses faux airs effarouchés, son évidente érudition et son humeur volontiers détestable, un libertaire qui ne se privera jamais de mêler, c'est sa marque, le rire au sacré, et la gaudriole au tragique. Certains y ont vu le pire -Sfar a accusé Yann de " sentiment d'antisémitisme" après le Groom Vert-de-Gris-, d'autres peuvent y voir le sillon d'un Auteur. l OLIVIER VAN VAERENBERGH