"La force est en nous." La tirade ne constitue pas une variation sur le modèle Star Wars, mais bien un emprunt à La Grève, le premier film tourné par Sergeï Eisenstein, au mitan des années 20. Édifiante, l'histoire se situe en 1912, dans la Russie tsariste, lorsque, le suicide de l'un d'eux abusivement accusé de vol venant s'ajouter à des conditions de travail inhumaines, les ouvriers d'une usine débraient, mouvement aussitôt réprimé dans le sang par le patronat avec la complicité de l'armée. " Ne l'oublie pas, prolétaire!" , martèle le film, qui ne fait nul mystère de ses intentions propagandistes. Non content d'y affirmer son style, avec son sens affûté du découpage et du montage, Eisenstein y impose le collectif comme moteur de résistance à l'oppression -" Nous sommes la force si nous sommes unis contre le capital"-, qualités qui trouveront une expression magistrale dans Le Cuirassé Potemkine, en 1925.
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"La force est en nous." La tirade ne constitue pas une variation sur le modèle Star Wars, mais bien un emprunt à La Grève, le premier film tourné par Sergeï Eisenstein, au mitan des années 20. Édifiante, l'histoire se situe en 1912, dans la Russie tsariste, lorsque, le suicide de l'un d'eux abusivement accusé de vol venant s'ajouter à des conditions de travail inhumaines, les ouvriers d'une usine débraient, mouvement aussitôt réprimé dans le sang par le patronat avec la complicité de l'armée. " Ne l'oublie pas, prolétaire!" , martèle le film, qui ne fait nul mystère de ses intentions propagandistes. Non content d'y affirmer son style, avec son sens affûté du découpage et du montage, Eisenstein y impose le collectif comme moteur de résistance à l'oppression -" Nous sommes la force si nous sommes unis contre le capital"-, qualités qui trouveront une expression magistrale dans Le Cuirassé Potemkine, en 1925. S'inscrivant en faux contre l'ordre établi, la rébellion prend régulièrement un tour pluriel, tendance qu'a abondamment illustrée le cinéma, en écho aux luttes sociales et/ou politiques ayant balisé la marche du XXe siècle et au-delà. L'histoire syndicale a ainsi fait l'objet d'une production abondante. Et si Barbara Kopple lui a valu un documentaire définitif avec Harlan County U.S.A. (1976), sur la grève de treize mois des mineurs de Brookside dans le Kentucky, la fiction en a proposé de multiples déclinaisons. Et cela, qu'il s'agisse, comme Danny DeVito en 1992, de tirer le portrait de Jimmy Hoffa, le patron controversé du syndicat américain des camionneurs, ou, pour le réalisateur polonais Andrzej Wajda, de consacrer en 2015 un film à Lech Walesa , L'Homme du peuple, 35 ans après avoir inscrit L'Homme de fer, Palme d'or à Cannes en 1981, au coeur des grèves des chantiers navals de Gdansk, qui verront l'émergence du syndicat Solidarnosc, l'Histoire polonaise en ligne de mire. Plus près de nous, un Robert Guédiguian fera des luttes ouvrières la toile de fond d'une filmographie opposant, jusqu'au récent Gloria mundi, les valeurs de l'humanisme et de la solidarité aux tentacules de la pieuvre néo-libérale, celle-là même contre laquelle un Stéphane Brizé partira En guerre avec Vincent Lindon en 2018, plongée au coeur d'un conflit social dur, après que le duo avait dûment exposé La Loi du marché. Laquelle, on le sait, n'a rien d'un conte de fées -" Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu" , observait Bertolt Brecht. Deux échantillons parmi d'autres d'une action syndicale ayant trouvé des expressions diverses -voir ainsi chez Ken Loach avec notamment The Navigators, en 2001 ( lire ci-dessous). Mais tandis qu'Elio Petri constate, à la suite de Gian Maria Volonté, que La classe ouvrière va au paradis (1971), que Sally Field campe une convaincante Norma Rae réussissant, devant la caméra de Martin Ritt, à monter un syndicat dans son usine textile (1979), ou que Jacques Demy pratique la lutte sociale en chantant dans Une chambre en ville (1982) -l'insubmersible " Police, milice! Flicaille, racaille!" -, Paul Schrader s'inscrit à rebours d'une vision par trop romantique. Blue Collar (1978), le premier long métrage réalisé par le scénariste de Taxi Driver, dénonce ainsi la corruption gangrenant l'organisation représentant les ouvriers d'une usine automobile de Detroit, glissant, dans les roues d'un trio d'ouvriers peinant à joindre les deux bouts, de la chronique sociale à la parano aiguë, non sans dresser au final un constat amer, la solidarité, comme du reste l'amitié, passées à la moulinette du capitalisme. Quant à Elia Kazan, ce sont les pratiques syndicales mafieuses qu'il abordait dans On the Waterfront (1954), confrontant Marlon Brando, sous les traits d'un jeune docker pris dans un engrenage vénéneux, à un cas de conscience guère éloigné sans doute de celui qu'il avait dû éprouver en témoignant devant la Commission sur les activités antiaméricaines. Des luttes sociales à l'activisme politique, il n'y a qu'un pas en définitive. Et le cinéma, s'il a été le témoin des révolutions, française, russe(s) et autres, a aussi été le compagnon des causes les plus diverses. Sarah Gavron par exemple évoquait, dans Suffragette (2015), le combat opiniâtre mené, au début du XXe siècle, par des militantes féministes face aux autorités britanniques pour l'octroi du droit de vote aux femmes -un drame aux enjeux dépassant le seul contexte historique, cela va sans dire. Raoul Peck, dans son documentaire I'm Not Your Negro (2017), revisitait, au départ des écrits de James Baldwin, les luttes sociales et politiques des Afro-Américains au cours des dernières décennies, sujet d'une actualité toujours brûlante. Et objet d'une filmographie multiple, se déclinant de destins individuels en mobilisations collectives. Ainsi, chez l'inévitable Spike Lee qui, après son biopic consacré à Malcolm X en 1993, emboîtait le pas dans Get on the Bus (1997) à une quinzaine d'hommes partis participer à la "Million Man March" organisée, en octobre 1995 à Washington, par Louis Farrakhan, le leader de la Nation of Islam. Ou chez Ava DuVernay qui, dans Selma (2015), revenait sur l'engagement de Martin Luther King afin d'obtenir le droit de vote pour la population noire américaine. Un combat cristallisé autour des trois marches de protestation pacifique organisées en mars 1965 de Selma à Montgomery, dans l'Alabama, la première durement réprimée(1); la seconde rebroussant chemin non sans que King, dans un geste à la portée symbolique bientôt démultipliée, ne pose un genou à terre; la troisième menée à bon port avec un impact considérable, puisque le président Lyndon B. Johnson signera, quelques mois plus tard, le Voting Rights Act. Activisme encore chez Robin Campillo qui, dans 120 battements par minute (2017), revient sur les années sida à travers l'aventure de l'association militante Act Up, célébrant l'engagement collectif tout en doublant le film politique d'un drame intimiste bouleversant en un tout d'une force et d'une acuité peu banales. Activisme toujours dans Après mai (2012), où Olivier Assayas fait résonner le destin individuel d'un lycéen cherchant sa voie avec l'effervescence politique et créative du début des années 70. Entre-temps, Mai 68 est passé par là, et avec lui des bouleversements considérables, auxquels le 7e art a consacré une production conséquente, documentaires et fictions confondus. Chris Marker notamment qui, dans À bientôt, j'espère, sur la grève dans l'usine textile Rhodiacéta de Besançon, en 1967, en filmait les signes avant-coureurs, avant de traduire, dix ans plus tard, l'élan contestataire secouant le monde dans Le fond de l'air est rouge. William Klein aussi qui, dans Grands soirs et petits matins, suit la mobilisation étudiante et ouvrière sur le pavé parisien. Romain Goupil encore qui, au début des années 80, y revient dans Mourir à 30 ans... Les fictions ne sont pas en reste, qui courent de The Dreamers, de Bernardo Bertolucci (2003) aux Amants réguliers, de Philippe Garrel (2005), en passant par Milou en mai, de Louis Malle (1990) ou Le Redoutable, de Michel Hazanavicius (2017), auxquels les événements donnent leur toile de fond. Elles embrassent également les mouvements étudiants italien ( Il grande sogno, de Michele Placido, en 2009) ou japonais (Trân Anh Hùng en fait l'arrière-plan de La Ballade de l'impossible, adapté de Murakami en 2010, tandis que Kôji Wakamatsu illustre dans le docu-fiction United Red Army (2007) la radicalisation des universités dans les années 60 et ses conséquences). Et l'on ne parle même pas de la mobilisation contre la guerre du Viêtnam qui agite les campus américains. Le rêve hippie n'est guère éloigné, dont Woodstock, objet d'un documentaire de Michael Wadleigh (1970), sera une émanation rassemblant 500 000 personnes pour "trois jours de paix et de musique", à quoi Ang Lee apportera une coda idoine 40 ans plus tard dans Taking Woodstock, où l'euphorie du moment s'achève sur une impression douce-amère. Les utopies des sixties se sont en effet fracassées dans l'intervalle, et au son des barricades a succédé celui des émeutes -celles qui ouvrent La Haine, de Mathieu Kassovitz qui, en 1995, cerne le mal-être des banlieues au lendemain d'une bavure policière. Le genre fera florès, de Ma 6-T va crack-er, de Jean-François Richet, à Dheepan, de Jacques Audiard (2005), Céline Sciamma, dans Bande de filles (2014) ou Ladj Ly, avec Les Misérables (2019), en proposant des variations inspirées. Ce dernier se terminait sur la perspective d'un embrasement, celui vers lequel tendait également, en 2005, V for Vendetta, de James McTeigue, orchestrant dans une Angleterre basculée dans la dictature, et à l'instigation d'une figure anarchiste qui prêtera son masque aux... Anonymous, un vaste soulèvement populaire. Le Street Fighting Man ponctuant le propos appelait le Rock and Roll Part 2 de Joker, autre dystopie a laquelle un présent délétère a conféré des contours réalistes pour ainsi dire, la révolte collective y apparaissant comme rarement en prise sur un monde en ébullition... ?