" Uh Uh. I know what you're thinking. Did he fire six shots or only five? To tell you the truth, in all this excitement, I kinda lost tracks myself. But being this is a 44 Magnun, the most powerful handgun in the world and would blow your head clean off, you've got to ask yourself one question: "Do I feel lucky?" Well, do ya, punk?" On en est à 13 minutes dans Dirty Harry, de Don Siegel (1971), lorsque, tenant en joue un braqueur de banque dont il vient de décimer les comparses, l'inspecteur Harry Callahan balance l'une de ces tirades qui feront sa légende, résolument borderline. Il y en aura d'autres bien sûr, à commencer par l'insubmersible " Go Ahead ! Make My Day !", emprunté au quatrième volet de la saga, Sudden Impact, sans doute la réplique la plus fameuse jamais prononcée par Clint Eastwood à l'écran (jusqu'à Ronald Reagan, alors président des États-Unis, qui la resservira deux ans plus tard lors d'un débat houleux l'opposant aux démocrates). Si l'acteur trouve là un rôle emblématique, la figure du rebelle solitaire y gagne son expression quasi définitive, sous les traits d'un inspecteur aux méthodes aussi peu orthodoxes qu'expéditives, contestant autant qu'il n'est censé représenter une autorité qu'il n'a de cesse de tourner en dérision. Jusqu'à, dans un geste éloquent posé à la fin du premier épisode, balancer son badge à la flotte -tout un symbole.
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" Uh Uh. I know what you're thinking. Did he fire six shots or only five? To tell you the truth, in all this excitement, I kinda lost tracks myself. But being this is a 44 Magnun, the most powerful handgun in the world and would blow your head clean off, you've got to ask yourself one question: "Do I feel lucky?" Well, do ya, punk?" On en est à 13 minutes dans Dirty Harry, de Don Siegel (1971), lorsque, tenant en joue un braqueur de banque dont il vient de décimer les comparses, l'inspecteur Harry Callahan balance l'une de ces tirades qui feront sa légende, résolument borderline. Il y en aura d'autres bien sûr, à commencer par l'insubmersible " Go Ahead ! Make My Day !", emprunté au quatrième volet de la saga, Sudden Impact, sans doute la réplique la plus fameuse jamais prononcée par Clint Eastwood à l'écran (jusqu'à Ronald Reagan, alors président des États-Unis, qui la resservira deux ans plus tard lors d'un débat houleux l'opposant aux démocrates). Si l'acteur trouve là un rôle emblématique, la figure du rebelle solitaire y gagne son expression quasi définitive, sous les traits d'un inspecteur aux méthodes aussi peu orthodoxes qu'expéditives, contestant autant qu'il n'est censé représenter une autorité qu'il n'a de cesse de tourner en dérision. Jusqu'à, dans un geste éloquent posé à la fin du premier épisode, balancer son badge à la flotte -tout un symbole. Avec sa vision toute personnelle et au minimum ambiguë de la justice et de la morale, rehaussée toutefois par un second degré bienvenu, Dirty Harry ne sort pas de nulle part: il est l'héritier direct du justicier solitaire hantant le paysage du western -Eastwood saura s'en souvenir-, dont l'univers aurait été adapté à l'horizon urbain de l'Amérique des années 70 et 80, San Francisco pour le coup. Son combat contre un système corrompu préfigure quant à lui une thématique que l'acteur approfondira dans la suite de sa carrière (lire l'encadré en page 21). Clint Eastwood n'est bien sûr pas le premier à endosser les habits du "loner", option redresseur de torts. Avant lui, un Kirk Douglas, par exemple, a incarné divers personnages contestant une autorité dont ils jugent les actes indignes ou iniques -ainsi du colonel Dax s'opposant à sa hiérarchie dans Paths of Glory, de Stanley Kubrick (1958). Ou, toujours chez Kubrick, de Spartacus (1960), menant la révolte des esclaves contre Rome. Voire encore dans l'emblématique et crépusculaire Lonely Are the Brave (Seuls sont les indomptés), de David Miller (1962), Jack Burns, ce cow-boy ne pouvant se résoudre à la fin de son monde sous les assauts de la modernité. Le spectre de la rébellion est vaste, en effet, qui la voit également se décliner au féminin singulier. C'est le cas à diverses reprises chez Shohei Imamura, dans La Femme insecte (1963) notamment dont Tome, la protagoniste centrale, se révolte avec une conviction rageuse contre son milieu et contre l'oppression sociale -un combat épousant l'histoire du Japon pendant 40 ans, pour lui laisser un goût amer: " Trahie par tous ceux que j'ai aimés, je marche toute seule sur le rude sentier de la vie." La Lady Macbeth de William Oldroyd (2016) est également en rupture de ban, et cette histoire d'une passion interdite dans l'Angleterre victorienne s'attache aussi au destin d'une femme déterminée à s'arracher à sa condition, dût-elle pour ce faire recourir aux dernières extrémités. Deux déclinaisons parmi d'autres d'un motif fécond. Jusqu'à Disney, le royaume des Cendrillon et autre Belle au bois dormant pourtant, qui accueillera des héroïnes portant la révolution au féminin. Mulan (1998) la première, jeune villageoise chinoise qui bravera l'interdit, endossant clandestinement les habits d'un guerrier pour repousser les envahisseurs Huns, témoignant au combat de plus de bravoure et d'intelligence que les armées de l'empereur -rebelle au service d'une noble cause, même si tout cela se terminera de la plus convenue des façons; on reste malgré tout chez Disney. Postulat valant également pour Brave (2012), production Pixar où l'impétueuse Merida, refusant son destin tout tracé de princesse des Highlands, défiera la tradition et connaîtra des aventures mouvementées, plongeant le royaume d'Écosse dans le chaos, avant de trouver sa voie (et celle de la réconciliation) au bout du chemin. Disposition frondeuse partagée par l'héroïne du Conte de la princesse Kaguya (2013), merveille animée réalisée par Isao Takahata pour les studios Ghibli. L'histoire (adaptée d'un conte ancestral) d'une jeune fille de la lune tombée sur terre pour bientôt imposer à ses nombreux prétendants, au mépris des codes sociaux en vigueur, de relever un impossible défi. Non sans glisser, insensiblement, dans une insondable mélancolie, confrontée à son inévitable destinée... La Rosetta des frères Dardenne (1999) ne vit pas, pour sa part, dans un environnement de conte (de fées), mais dans celui, plus âpre, d'un camping où elle partage une caravane avec sa mère à la dérive. Quotidien morne et plombé auquel la jeune fille essaie d'échapper à tout prix, partant chaque jour au front, en quête désespérée d'un job et d'une place dans le monde. Rebelle et battante, en guerre même, et défiant le spectateur de la suivre dans un paysage humain et social dévasté. Celui-là même que l'on retrouvera aussi dans Fish Tank (2009) d'Andrea Arnold, le portrait d'une adolescente anglaise en décrochage tant scolaire que familial, dure et fragile à la fois, et d'autant plus désorientée que le nouvel amant de sa mère lui porte un intérêt non dissimulé. Et le film de s'aventurer à sa suite en terrain sensible... On est là dans l'expression d'une réalité blême. Martin Scorsese s'employait, dans le suffocant Taxi Driver, en 1976, à dépeindre celle, chaotique, du New York du milieu des années 70, un mélange explosif d'excitation, de danger et de commerces et trafics divers pour une ville ayant par endroits des allures d'égout à ciel ouvert. Soit le terrain quadrillé jusqu'à l'abrutissement au volant de son taxi par Travis Bickle, vétéran perturbé et insomniaque du Viêtnam qui, ses avances ayant été repoussées par la jeune femme qu'il poursuit de ses assiduités, va entreprendre de nettoyer la ville de cette "vermine" qu'il dénonçait tout au long de ses soliloques. Au même titre qu'un Dirty Harry sorti quelques années plus tôt, Taxi Driver constitue un tournant dans la représentation du rebelle solitaire. Plongée dans un cauchemar paranoïaque, le film, non content de tracer le portrait suffocant de Big Apple, travaille la mauvaise conscience américaine sur les pas d'un Viêtnam Vet revenu de tout et d'au-delà encore. Une figure qui n'en finira plus de traverser le cinéma états-unien, du Born on the 4th of July d'Oliver Stone (1989) à Billy Lynn's Long Halftime Walk, d'Ang Lee (2016), du bourbier vietnamien à la campagne d'Irak, pas plus que les traumatismes, les guerres de l'Amérique ne semblent devoir avoir de fin. Stupéfiant dans le rôle-titre, Robert De Niro injecte aussi au personnage une solide dose de nihilisme venue le propulser tout droit dans l'inconscient contemporain. Le Travis Bickle de Taxi Driver annonce ainsi à bien des égards Arthur Fleck, le protagoniste non moins perturbé de Joker, de Todd Philips (2019), où Joaquin Phoenix (qui campait un justicier souffrant de trouble de stress post-traumatique dans You Were Never Really Here, de Lynne Ramsay) croise d'ailleurs la route de Robert De Niro, en quelque hommage assumé. Déployé dans une Gotham City évoquant New York City au tournant des années 80, le récit remonte aux origines du Joker, la némésis de Batman, en quelque étude de personnage résonnant de manière assourdissante avec le présent. Soit l'histoire de Fleck, aspirant comédien de stand-up vivotant sous ses habits de clown à la petite semaine quand il n'est pas l'objet de railleries et violences gratuites, " tough times" partagés avec sa mère dans un logement miteux tout en essayant de composer avec ses troubles névrotiques profonds, et le rire halluciné qui en est l'expression. Un individu qui, lâché par son employeur comme par les services sociaux, va se transformer insensiblement en tueur psychopathe. " Tu obtiens quoi en croisant un aliéné mental solitaire avec une société qui l'abandonne comme un malpropre?", martèle le Joker sous sa défroque clownesque et son maquillage outrancier à l'attention de Murray Franklin, l'animateur dont il vénérait le talk-show? Un concentré de violence et de folie à la mesure du chaos alentour, et le film, thriller d'une noirceur rare, apparaît aussi comme le miroir à peine déformant du monde d'aujourd'hui, au bord de l'implosion à force d'inégalités croissantes et d'indifférence des puissants. Pour culminer dans une atmosphère de guérilla urbaine, la révolte portée par un individu méprisé de tous s'étant muée en lame de fond, achevant de faire du rebelle solitaire l'antihéros des temps présents...