Depuis le mouvement hippie, la contestation, la révolte, la différence et l'alternatif sont devenus de plus en plus populaires. Récupérés, exploités par l'industrie du divertissement. En 2011, les vraies cultures underground ne le restent pas longtemps. Elles ont déjà surtout du mal à naître, à trouver des endroits propices à leur développement, leur expression libre et spontanée.
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Depuis le mouvement hippie, la contestation, la révolte, la différence et l'alternatif sont devenus de plus en plus populaires. Récupérés, exploités par l'industrie du divertissement. En 2011, les vraies cultures underground ne le restent pas longtemps. Elles ont déjà surtout du mal à naître, à trouver des endroits propices à leur développement, leur expression libre et spontanée. Le rock psychédélique avec les free festivals, le punk avec les squats, la techno avec ses hangars à l'abandon ou encore le reggae dans les rues avec ses sound systems... L'existence de courants musicaux tout entiers est intimement liée à l'occupation et l'appropriation d'un espace. Sauf qu'aujourd'hui, l'espace est de plus en plus cher et surveillé. On n'invente rien. Les 2 grandes menaces pour les lieux à vocation culturelle, à fortiori underground, sont le riverain qu'ils empêchent de pieuter (on n'est pas près d'enrayer l'effet NIMBY à une époque où on appelle les flics quand les gosses du voisin font trop de boucan dans le jardin) et les normes de sécurité de plus en plus contraignantes auxquelles ils sont censés se plier. Dans une société qui cherche des responsables au moindre incident, tout aussi imprévisible soit-il, les exigences et surveillances sont devenues de plus en plus drastiques. Comme le remarquait Gérôme Guibert dans les C@hiers de Psychologie politique, " la professionnalisation des activités culturelles a débouché sur un contrôle accru des activités sociales. Que ce soit en matière de droit du travail, de propriété intellectuelle ou de sécurité. " La culture techno, celle des free parties et des teknivals a revendiqué l'élaboration de Zones Autonomes Temporaires (TAZ), un concept introduit en 1991 par Hakim Bey. " La volonté de disposer d'espaces en dehors de règles qui régissent l'économie et le droit légal de la musique, considéréescomme trop contraignantes à l'impulsion créative et sociabilisatrice. " Elles sont des zones de non droit à combattre pour les autorités... " Les émeutes en Grande-Bretagne au milieu des années 80 ont joué un rôle considérable dans ce que sont devenues nos sociétés, explique Bernard Francq, professeur de sociologie à l'UCL, auteur de plusieurs études sur les politiques urbaines. Elles ont renforcé la peur des cadres supérieurs envers les classes les plus populaires et débouché sur des pratiques de ségrégation de plus en plus marquées. Tony Blair a fait de la sécurité son cheval de bataille. Caméras, vigiles, peuplent aujourd'hui les rues et les entrées de bars londoniens. Le phénomène est mondial et il se ressent à différents niveaux de notre quotidien. " Dans l'organisation d'événements culturels, le souci de sécurité se traduit par des mises aux normes drastiques et coûteuses. Avec le risque de voir ces normes rapidement évoluer. Il protège certes autant le spectateur que l'organisateur mais le principe de précaution au nom du bien-être collectif ne fait pas les affaires des cultures émergentes. " La sécurité à tout prix est un frein pour ceux qui veulent ouvrir des espaces culturels et ont peu de capitaux pour le faire, remarque Bernard Francq. Nous ne sommes pas égaux devant la peur. Plus on est riche et plus on peut s'en protéger. " La pression financière est telle, en particulier dans les capitales étant donné les prix de l'immobilier, que les vraies cultures underground rencontrent de grosses difficultés à s'exprimer. Le système économique étant incompatible avec une véritable ouverture culturelle et sociale. Qui trinque? La culture par tous et pour tous. Tous les petits groupes qui ne savent plus où jouer. Et les spectateurs fauchés qui ne savent pas casquer. Car le coût du sentiment de sécurité et des aménagements ou du personnel qu'il nécessite se fait évidemment ressentir aux caisses. Si, comme tout, les lieux d'expression de l'underground se dématérialisent et se multiplient sur Internet, certains continuent de germer dans nos villes. Comme le Water Moulin à Tournai. " On ne nous a pas trop emmerdés, reconnaît Thomas Rasseneur, l'un des initiateurs du projet. On a investi un ancien home. Un endroit avec des sorties de secours et pas de voisins. On a juste dû consentir quelques petits investissements pour des lumières de sécurité et des extincteurs. En même temps, on reste sous la barre des 150 personnes. Au-dessus, il faut des permis d'environnement. " "Il reste des quartiers où les cultures underground peuvent se répandre, termine Bernard Francq. Dans ces endroits, la ville redevient ce qu'elle a toujours été. Un lieu de vie. De rencontre de l'autre, de l'étranger. Si la peur est une entrave à la culture, la culture est aussi une entrave aux peurs. " Tout semble plus lisse. Plus grand-chose déjà ne dépasse. Mais le risque zéro n'existe pas. Et le drame survenu l'été dernier au Pukkelpop va sans doute encore renforcer réglementations et exigences. Jusqu'où? TEXTE JULIEN BROQUET