Prendre les loups pour des chiens
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Prendre les loups pour des chiens DE HERVÉ LE CORRE. ÉDITIONS RIVAGES. 318 PAGES. 8 Si Franck avait su -mais comment savoir?- peut-être ne serait-il jamais sorti de sa prison de Draguignan. Il aurait en tout cas hésité (mais hésité seulement...) à grimper dans la voiture et le monde cabossés de Jessica. Jessica, la petite amie de son frère Fabien, qui n'est pas venu le chercher, et pour qui il a pourtant effectué cinq ans de prison sans desserrer les dents et sans donner le nom du complice de son braquage. Mais Fabien n'est pas là -il serait parti en Espagne, régler une affaire. Reste donc Jessica, la femme-piège par excellence: trop chaude que pour résister, trop impulsive que pour s'y fier, trop fatale que pour y survivre. Car Jessica va faire plonger Franck dans un monde interlope, poisseux et bientôt infernal. En attendant Fabien, elle emmène Franck chez elle, dans une forêt au bord de la Gironde où il ne semble pas faire bon vivre -c'est le moins qu'on puisse écrire: tout y est sale, des parents de la jeune femme qui retapent des voitures volées aux individus qu'ils fréquentent, de la caravane qui remplace sa cellule aux crocs du chien qui lui fait face et qui semble, tout autant que le poème d'Aragon, donner son nom à ce roman très noir: Frank va peu à peu s'enfoncer dans les neuf cercles de l'enfer. Un enfer occupé par les mauvaises intentions, les viols, les cadavres, les tortures et les meurtres, mais aussi par Rachel, la petite fille de Jessica, seul éclair de lumière de cet univers désespéré. Le tout dans une chaleur d'enfer, qui exacerbe les sens, déchaîne les passions et offre aux lecteurs de Le Corre son roman le plus noir, et le plus caliente. Bien sûr, on pense tout de suite au Canicule de Jean Vautrin, au Tireur couché de Manchette, aux 1275 âmes de Jim Thompson et à une kyrielle d'autres polars ruraux et sociaux, tels que le néo-noir français en a longtemps fabriqués et que l'Amérique distribue aujourd'hui par caisse de dix. Or la seule comparaison qui prime chez Hervé Le Corre, c'est Hervé Le Corre lui-même. Adaptant à chacun de ses romans noirs son écriture aux besoins de son récit, depuis La Douleur des morts en 1990, Le Corre semble ici aller à l'essentiel de son style et de ses univers, toujours marqués par des personnages plus complexes qu'il n'y paraît de prime abord -ainsi son cliché de femme fatale, véritable figure centrale de ce onzième roman, qu'on croit avoir croisé tant de fois, mais qui vous surprend encore- et par un style littéraire qui s'éloigne lui aussi des habituels canons du genre. Les phrases, chez Le Corre, sont souvent longues mais jamais inutiles. À noter, pour ceux qui le découvriront et ne pourront plus s'en passer, que Rivages réédite en même temps et en poche Les Coeurs déchiquetés, paru en 2012. Un titre qui, ici aussi, aurait pu faire le job. OLIVIER VAN VAERENBERGH