Le Crépuscule des idiots
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Le Crépuscule des idiots DE JEAN-PAUL KRASSINSKY. ÉDITIONS CASTERMAN. 296 PAGES. 8 Il y a d'abord eu, très tôt, un agacement tenace: "J'ai reçu une éducation catholique assez stricte, dont je me suis vite détaché. C'est marrant d'ailleurs, je viens du même pensionnat des Oiseaux à propos duquel Florence Cestac vient de faire un album (Fille des oiseaux, chez Dargaud, NDLR), il faut croire que ça marque!" Et puis vint la bonne idée: "En 2005 déjà, j'avais écrit un premier récit sur la religion, mais presque réaliste, assez chiant. Puis je me suis souvenu de mon père, qui était ingénieur dans l'aérospatiale: il fut le concepteur d'un distributeur de bananes qui équipait les fusées Vesta, occupées par des singes de laboratoire. J'avais été fasciné par cette histoire. Elle m'est revenue et m'a fourni un point de départ." Le point de départ de Krassinsky et de son Crépuscule des idiots -titre en référence directe au Crépuscule des idoles de Nietzsche où celui-ci assénait son fameux "Dieu est mort"- tient donc dans une capsule spatiale qui s'écrase sur les monts gelés de Jigokudani, là où vivent des macaques japonais très portés sur la contemplation, et jusque-là, sur la loi du plus fort. Un ordre des choses bouleversé par l'arrivée de ce singe rhésus qui comprend vite l'usage qu'il pourra faire de leur ignorance: le voilà devenu l'Élu, représentant de Diou sur terre -le nom lui est venu comme ça, il a fallu improviser. Un Diou aux voies impénétrables mais au prophète loquace et aux zélotes nombreux, et qui en 300 pages à l'aquarelle, va résumer et symboliser à lui seul toute l'histoire de toutes les religions, d'un point de vue (très) critique: la religion, c'est le pouvoir, et le pouvoir, ça ne se partage pas... Ce culte de Diou permet en effet à Jean-Paul Krassinsky, habité depuis longtemps par ce projet et nourri de documentation, de passer en revue toutes les évolutions et dérives d'à peu près toutes les religions, de l'islam au catholicisme, avec une légèreté salvatrice: prêches enflammés, guerres d'influence, peuple élu, installation des interdits, de la représentation de Diou au suivi strict de Sa volonté, jusqu'à l'absurde, aux massacres et à l'intégrisme le plus primaire... Si la foi, en soi, n'est pas contestée par l'auteur, lequel en dit même un peu sur la sienne derrière l'ultime pirouette de la dernière page de son imposant one shot, Krassinsky dégomme sans en avoir l'air, avec beaucoup d'humour et quelques envolées graphiques, tous ceux qui s'en revendiquent. Car si Diou est amour, ses zélotes, eux, s'avèrent tous ou idiots, ou purement intéressés. Et si Diou a fait les singes à son image, ceux-ci le lui rendent bien mal en inventant la religion. Une notion qui étymologiquement, signifie "ce qui relie", mais qui chaque jour sépare. OLIVIER VAN VAERENBERGH