Cannes 2014. Présenté en ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, Bande de filles, le troisième long métrage de Céline Sciamma, secoue la Croisette, fédérant public et critique -qu'un tel film n'ait pas eu droit à la sélection officielle restera, pour tous, un mystère. Comme toujours chez la cinéaste, l'histoire s'y décline au féminin singulier et pluriel. Soit, pour le coup, celle de Marieme, une ado black dont le destin change au contact d'un groupe d'"affranchies". Au passage, Sciamma se joue de multiples clichés -ceux du "teen movie", comme ceux du film de banlieue, celui-ci prenant corps dans une cité proche de Paris, Le Clos français- pour affirmer la singularité de son cinéma, lequel trouve ici, après Naissance des pieuvres et Tomboy, son expression la plus aboutie. La réalisatrice évoquera d'ailleurs "la fin d'un cycle", au sujet d'un film semblant réinventer La Fureur de vivre dans la France contemporaine...
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Cannes 2014. Présenté en ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, Bande de filles, le troisième long métrage de Céline Sciamma, secoue la Croisette, fédérant public et critique -qu'un tel film n'ait pas eu droit à la sélection officielle restera, pour tous, un mystère. Comme toujours chez la cinéaste, l'histoire s'y décline au féminin singulier et pluriel. Soit, pour le coup, celle de Marieme, une ado black dont le destin change au contact d'un groupe d'"affranchies". Au passage, Sciamma se joue de multiples clichés -ceux du "teen movie", comme ceux du film de banlieue, celui-ci prenant corps dans une cité proche de Paris, Le Clos français- pour affirmer la singularité de son cinéma, lequel trouve ici, après Naissance des pieuvres et Tomboy, son expression la plus aboutie. La réalisatrice évoquera d'ailleurs "la fin d'un cycle", au sujet d'un film semblant réinventer La Fureur de vivre dans la France contemporaine... L'impulsion, ce sont les filles que je vois dans la rue, à Paris, en groupe, et que je trouve charismatiques, bruyantes, stylées. Elles me fascinent, et j'ai envie de les rencontrer. J'ai aussi la conviction qu'il y a une opportunité de fiction, parce que ce sont des personnalités qui peuvent devenir des personnages. Enfin, vient le constat qu'elles sont absentes, et la nécessité de les représenter. La combinaison de ces trois éléments me donne envie de me lancer. Il y avait plusieurs impératifs dans le casting: il fallait constituer un groupe qui fonctionne, où il y avait de l'harmonie et en même temps des tempéraments, avec des personnages secondaires très écrits. J'avais besoin d'une nature comique, d'une fille un peu plus mutique et d'une leadeuse. Les personnages étaient très dessinés, et du coup, c'était plus simple d'éprouver les différentes hypothèses de casting. L'héroïne, c'était plus dur, parce qu'elle devait être à la fois exceptionnelle et très solide pour l'interprétation, sans avoir jamais joué. Elle doit être inoubliable, tout en étant une sorte de page blanche, une projection pour le spectateur, puisque c'est le personnage auquel on va s'identifier. Ça, c'est difficile à trouver, et Karidja était ma seule option, je n'ai pas mis beaucoup de filles en compétition sur ce rôle. Je l'ai attendue longtemps, mais c'était elle. Je voyais comment la transformer: elle avait une part d'enfance que l'on pouvait emmener vers l'affirmation d'une féminité, d'une beauté assez puissante. J'y reviens, parce qu'au départ, c'était inconscient. Le premier film, c'est un geste un peu intime. Et puis, plus ça va, plus c'est construit. Ces histoires sont des possibilités de fiction puissamment cinématographiques. D'ailleurs, beaucoup de films parlent de la construction de l'identité, même les films de super-héros. Il y a là des opportunités d'incarner des choses assez mentales. Voilà pourquoi dans mes films, il y a de plus en plus de danse, d'expression corporelle, de sport, on est dans l'incarnation physique des mutations d'un âge et des mutations morales. C'est en effet le trajet de tous mes personnages: la rencontre avec un groupe, ou la volonté d'en faire partie les lance, c'est leur objectif. Mes films sont une célébration de l'amitié comme possibilité de s'inventer. Souvent, on peut penser que le groupe crée l'uniformité. Et d'ailleurs, quand Marieme entre dans la bande, elle endosse l'uniforme et adopte un nouveau nom. Mais l'amitié comme éducation sentimentale, et comme invitation à l'action parce qu'on est plus fort collectivement, est un sujet qui traverse tous mes films. Cela tient aussi au fait que le regard des autres peut vous enfermer, peut vous assigner une place, mais il peut aussi vous aider à vous inventer et à vous libérer. Oui, je crois. J'avais envie, en tout cas, de raconter ça. Pour autant, c'est ambigu, parce qu'elles embrassent aussi des codes virils. Le film montre à quel point ces filles sont plurielles, c'est très important. Elles sont capables de violence, mais en rient, désamorcent, elles sont matures, elles sont même dans la structure familiale des mères putatives. Mais elles vont dans une chambre d'hôtel pour mettre des robes et danser, manger des bonbons et fumer des joints. J'avais envie de les montrer dans toute l'ambiguïté de cet âge où l'on est plusieurs choses. Je me suis dit qu'on me poserait la question, en tout cas. Mais moi, j'avais tellement envie d'aller à leur rencontre, d'être avec elles, que je ne me la suis pas posée. Et surtout, entre nous, cela a pris tout de suite, dans une dynamique de travail, et je me suis dit que la légitimité était là, dans la rencontre. Par ailleurs, comme j'en suis à mon troisième film, et qu'il est dans la continuité des autres, j'ai l'impression que la légitimité de mon travail de metteur en scène me permet de regarder ce que je veux, à partir du moment où j'assume que c'est mon regard. Je ne suis pas en train d'essayer de m'acheter une crédibilité documentaire, d'immersion. Il y a une histoire de la représentation de la banlieue, et de la banlieue française, au cinéma, et j'avais envie de décalage. Tous mes films se situent en périphérie, c'est ce que j'aime filmer, mais je n'ai pas envie de tourner un film hip hop par exemple. Non que je n'aime pas ça, mais cela a déjà été fait, et d'une certaine façon. Du coup, j'ai choisi d'être dans la stylisation, le romanesque, d'être sur travelling, en steady-cam, avec une lumière très engagée. Tous les intérieurs ont été tournés en studio par exemple. J'avais envie de l'espace de la mise en scène, et d'y aller franchement, d'assumer pleinement. Je suis obsédée par les questions du rythme et de l'énergie. Les interprètes en apportaient beaucoup, et dès l'écriture, j'ai essayé de trouver un mouvement des scènes laissant la place à leur énergie. Deux ou trois scènes sont improvisées. Et puis, en posant un cadre, sans dire "je vais chercher la vie où elle est, et ça va être vivant parce que la caméra bouge", on convoque et on concentre l'énergie à un endroit précis. Avoir une mise en scène très engagée, voire autoritaire par moments, est aussi une façon de rendre un film extrêmement vivant. Oui, au sens où j'y ai pensé. Le film s'inscrit dans une mythologie de cinéma, celle d'une jeunesse rebelle, précaire, avec des enjeux de mise en scène, de cinéma et de fiction. C'est un endroit où l'on n'a pas peur de la fiction, ni de créer des héroïnes, comme James Dean était un héros. Je me suis dit que si Bande de filles allait être impactant, ce n'était pas forcément en tournant un film coup de poing, en immersion, autour d'un sujet de société, mais au contraire, un fim qui aimait le cinéma, et ses personnages. RENCONTRE Jean-François Pluijgers, À Cannes