Ceci est la version longue de l'article paru dans le Focus Vif du 25 mars 2021.
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Sur le roman-photo, Jan Baetens est incollable. Encore plus peut-être que sur la bande dessinée ou la novellisation, les autres marottes de cet écrivain et professeur en cultural studies à la KULeuven. C'est l'histoire d'une passion qui débute à l'entame des années 80 quand il découvre le travail de la photographe Marie-Françoise Plissart qui développe le roman-photo d'auteur. Aujourd'hui, la tendance est au roman-photo journalistique et documentaire. Le Français Vincent Jarousseau en est aujourd'hui un des grands représentants, auteur de L'Illusion nationale, vaste enquête dans les villes gérées par le FN français, et des Racines de la colère, immersion au coeur des Gilets jaunes. Dans le ton, on est donc loin alors des récits séquencés des magazines féminins et populaires qui florissaient durant les Trente Glorieuses. Femmes d'Aujourd'hui, Nous Deux, Bonnes Soirées, Rosita accueillaient dans leurs pages histoires dramatiques, adaptations de romans, comédies romantiques pour lesquels Jan Baetens est devenu l'un des plus grands spécialistes. Après avoir suivi la renaissance artistique et intellectuelle du roman-photo, l'universitaire est remonté aux origines, longtemps snobées, de ces enfants de la BD et du roman à l'eau de rose qui étaient dévorés par le grand public. "Dans les années 50-60, le magazine Nous Deux, qui s'était spécialisé dans le roman-photo, était tiré à 1,5 million d'exemplaires. Selon certaines études, un adulte sur trois lisait des romans-photos, le public masculin dépassant même les 30%." La France et l'Italie en étaient les grands producteurs. Mais la Belgique n'est pas en reste avec des titres comme Femmes d'aujourd'hui, principal diffuseur du roman-photo chez nous. Comme pour d'autres objets de la culture populaire, la recherche universitaire a mis du temps avant de se pencher sur ce genre longtemps dénigré. "C'est parce qu'il y a toujours eu un certain mépris intellectuel pour tout ce qui touche au mélodrame, avance l'auteur de l'ouvrage de référence Pour le roman-photo paru aux éditions Impressions Nouvelles. Mais aussi parce que le roman-photo avait disparu quand les chercheurs ont commencé à s'y intéresser."C'est pourquoi, pour étudier le sujet, il a fallu commencer par un inventaire. En collaboration avec l'ULiège et grâce au soutien financier de la politique scientifique fédérale belge (Belspo), Jan Baetens a mené une recherche importante, le projet PhotoLit-Brain, sur le roman-photo populaire, qui est passée par un travail monstre de numérisation, à la Bibliothèque royale de Belgique (KBR), des récits parus chez nous. Dans le cadre de sa thèse de doctorat encadrée par l'enseignant et chercheur, Clarissa Colangelo a inventorié minutieusement ce corpus et en a tiré les caractéristiques de ce qu'on pourrait appeler l'école belge du roman-photo. Car pour Jan Baetens, la Belgique a développé ici ses propres atouts. D'abord un humour et un sens du suspense plus prononcés que dans les productions étrangères. Mais aussi un pouvoir d'identification très fort auprès du lectorat local. " Les lecteurs et lectrices pouvaient s'y reconnaître parce que les protagonistes ne vivaient pas dans un univers inaccessible, résume Jan Baetens. On distingue aussi un mobilier que l'on retrouve chez soi ou identifie les lieux extérieurs où les romans-photos sont tournés." Et l'universitaire d'ajouter le lien qu'entretenait le roman-photo avec le monde de la publicité. C'est sans doute l'un des premiers lieux, avec la télévision, du fameux placement-produit. Devant le succès du roman-photo, les publicitaires l'ont même utilisé dans les annonces qui jalonnaient les magazines précités au point de brouiller les pistes du lecteur qui pouvait difficilement discerner la publicité du vrai récit de fiction. "On se sentait chez soi dans un roman-photo ", ajoute Jan Baetens pour traduire ce sentiment de réconfort qu'apportait la lecture de ces feuilletons sur papier glacé.L'exposition visible actuellement à Louvain retrace cette histoire et sort de l'anonymat les maîtres du roman-photo belge. Hubert Serra, qui a publié ses mémoires en 2017 (Voyage au coeur du roman-photo, éditions Indes savantes) est certainement le premier, lui qui est qualifié de "Cecil B. DeMille du roman-photo". Son oeuvre prolifique de quelque 200 histoires pour le magazine Femmes d'Aujourd'hui, compte de nombreuses adaptations de romans sentimentaux ou de chefs-d'oeuvre de la littérature. "Il était cinéaste pour l'armée française. À son retour du Viêtnam, il travaille très vite uniquement pour Femmes d'Aujourd'hui, resitue Jan Baetens. Il sera parmi les seuls à disposer de gros budgets lorsque les éditeurs de magazine ont remarqué l'influence des romans-photos sur les ventes. Il créera en quelque sorte le roman-photo dit BCBG, avec de beaux décors et costumes, des belles photos soignées." À côté d'Hubert Serra, il cite également Richard Olivier, décédé le 3 mars dernier. Il se tournera par la suite vers le documentaire, devenu aussi l'un des piliers de l'émission Strip-Tease sur la RTBF. La tâche n'a pas toujours été simple d'identifier les réalisateurs non crédités, tout comme les scénaristes dont certains venaient de la BD comme Jean-Michel Charlier (Buck Danny, Blueberry...) ou encore Jacques Van Melkebeke, ami d'Hergé, qui s'est notamment distingué dans le roman-photo policier.Beaucoup d'hommes donc pour des histoires à destination d'un public a priori féminin. Mais comme dit plus haut, il était fréquent que les lecteurs s'ajoutaient aux lectrices. Hubert Serra se souvient d'ailleurs lors de la Guerre d'Algérie de la popularité du roman-photo pour les soldats au front qui y trouvaient sans doute de quoi satisfaire leur nostalgie du pays. Les réalisatrices, elles, étaient rares. Le roman-photo traîne derrière lui la réputation d'un genre littérature rabâchant les poncifs de la femme au service de l'homme et de la famille. Mais Jan Baetens, fort de l'analyse qu'il a menée avec ses collaborateurs, vient nuancer le cliché. "Ce n'est pas un genre conservateur comme il a souvent été décrit. C'est un médium qui met en fait l'accent si pas sur l'émancipation féminine, en tout cas sur le choix de la femme et de son partenaire, explique-t-il. Dans les années 70, il fut un des médias de promotion de la contraception." Et lui-même de conclure que si le roman-photo a perdu de son intérêt, c'est parce qu'il n'avait pas beaucoup évolué face à de nouvelles formes de divertissement dans les années 80 et que les jeunes publics n'y trouvaient plus leur compte. Sans le projet Photolit-Brain, le roman-photo aurait sans doute été définitivement oublié. Jan Baetens et ses collègues ayant ainsi largement dépoussiéré un véritable pan de la paralittérature nationale.