Il y a trois ans, des affres éditoriales de la rentrée littéraire s'était extirpé, sous les hourras, le deuxième roman d'un jeune quinquagénaire, universitaire passionné par la littérature des Lumières: Frère d'âme, de David Diop, qui finirait d'ailleurs par rafler le Goncourt des lycéens. Trois ans plus tard, sa traduction anglaise permet à son auteur de devenir, grâce à ce roman hommage à son arrière-grand-père tirailleur sénégalais, le premier écrivain français à décrocher outre-Manche l'International Booker Prize. Un coup d'éclat, pour le moins.
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Il y a trois ans, des affres éditoriales de la rentrée littéraire s'était extirpé, sous les hourras, le deuxième roman d'un jeune quinquagénaire, universitaire passionné par la littérature des Lumières: Frère d'âme, de David Diop, qui finirait d'ailleurs par rafler le Goncourt des lycéens. Trois ans plus tard, sa traduction anglaise permet à son auteur de devenir, grâce à ce roman hommage à son arrière-grand-père tirailleur sénégalais, le premier écrivain français à décrocher outre-Manche l'International Booker Prize. Un coup d'éclat, pour le moins. Frère d'âme décrivait la funeste destinée des soldats issus des colonies, chair à canon corvéable à merci. Son premier ouvrage, déjà, plongeait son lecteur dans les zoos humains et autres "spectacles de nègres", motivés à la fin du XIXe siècle par la fascination, très soucieuse de hiérarchie raciale, des Européens pour ceux qu'ils croyaient avoir soumis. Avec ce nouveau roman, c'est donc un juste retour des choses que propose Diop: plus de délégation sénégalaise perdue en France, ni de bras noirs extirpés à leurs terres pour participer à une boucherie absurde, mais, cette fois, un naturaliste français, Michel Adanson, projeté au Sénégal à l'aube du XIXe siècle. Et qui, parti pour y dresser un herbier géant de la flore locale, va découvrir, outre l'enfer esclavagiste, les limites de son monde de vainqueurs autoproclamés. On peinera un peu plus, dans ces pages souvent splendides, à dénicher la "langue incantatoire" qui a poussé les critiques à applaudir le "parler griot" de leur auteur. Tant le dispositif adopté -une fille découvrant post-mortem les carnets secrets de son père-, que l'hommage assumé à la littérature française de cette époque viennent freiner à dessein envolées lyriques et naïveté supposée des sujets de l'Empire. Le Candide, ici, est bel et bien Michel, trimballé dans un pays qu'il ne connaît pas par des guides mieux initiés que lui. Et si un phrasé doit surprendre, il s'agira plutôt de son "pépiement d'oiseau" que des dialectes locaux. Face à cette tripotée de Blancs débarqués là des ambitions plein la tête, Ndiak et Maram Seck, Senghaye Faye et Ma-Anta opposeront certes totems animaux et esprits protecteurs, bâtons mystiques et croyances propres, mais sans faire oublier le fil du récit: la passion effrénée d'un botaniste, déconsidéré au pays, pour une femme-mage bientôt broyée par l'Histoire. Comprenant finalement que son amour pour "Maram, [...], réalité tangible de l'esclavage", semble voué à l'échec, puisqu'il appartient à "la race de ses oppresseurs", Michel va se laisser progressivement couler dans le souvenir traumatisant de ses aventures tropicales. Édifiant sans sombrer dans le didactisme, ce troisième roman confirme le talent de David Diop pour la fiction historique, dans un souffle aussi dense que poétique.